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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/33

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inconvéniens d’une traduction, je veux dire l’absence de pensées propres à l’auteur. J’aime bien mieux le Saint-Augustin, parce que, bien que je ne sois ni saint ni rhéteur, je me trouve souvent en sympathie avec lui.

Le désir peu héroïque de conserver ma guenille me fait partir demain pour Nice. Je suis tourmenté de douleurs de tête et d’insomnies très ennuyeuses, et d’une foule d’etc, etc. On me conseille de prendre du mouvement et de changer d’air. J’ai pensé que le seul moyen de ne pas m’endormir à quatre heures du matin, c’était de courir le jour et de me coucher avec les poules, — c’est ce que je vais essayer pendant quelques semaines. Je vais d’abord à Nice retrouver des amis d’Ecosse qui ont un cottage à Kinloch Luichart et une villa à Nice. Ils me disent qu’ils sont très solitaires et très raisonnables. Dès que je m’ennuierai, j’irai courir en Provence ; peut-être si la mer était unie comme une glace irai-je en Corse, mais il est plus probable que je ne quitterai pas le plancher des vaches.

A mon retour je vous enverrai un Samuel certainement, et j’espère, le Prince Edouard qu’on me promet de Londres. J’en suis à la seconde édition de Samuel. Sur la première j’ai mis de la cire et je l’ai rendue luisante comme une table d’acajou. Puis ce luisant m’a déplu, j’ai gratté la cire, j’ai mis du fiel, et j’ai fini par être si mécontent, que j’ai recommencé une autre copie, sans toutefois détruire la première qui vous est destinée et qui est dès à présent à vos ordres, mais j’aimerais mieux que vous attendissiez que la seconde édition fût finie. Croyez que les deux sont et seront de très mauvaises copies d’un charmant original. Mais, comme dit un poète, peu canonique bien qu’il fût fort protégé par un pape : Che quanto posso dar tutto fi dono.

Vous ne pouvez pas comprendre, madame, vous qui êtes née avec le cerveau d’un poète, la difficulté que j’éprouve à croire, et la différence qu’il y a entre les choses qui me plaisent à supposer et celles que j’admets comme vraies. Je me plais à supposer des revenans et des fées. Je me ferais dresser les cheveux sur la tête en me racontant à moi-même des histoires de revenans. Mais, malgré l’impression toute matérielle que j’éprouve, cela ne m’empêche pas de ne pas croire aux revenans, et sur ce point mon incrédulité est si grande que si je voyais un spectre je n’y croirais pas davantage. En effet il est beaucoup plus probable que je sois fou qu’il ne l’est qu’un miracle se fasse. Quelque sceptique que je sois, vous voyez, madame, que je crois l’ordre des choses assez beau, établi d’après des règles trop grandes pour admettre qu’elles soient facilement violees. Il y a bien longtemps,