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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/310

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lesquels tout progrès social est impossible : l’émotion esthétique et l’émotion morale.

Les nuits, plus belles que les jours,
Ont enchanté des yeux sans nombre.

Plus douce aussi, peut-être, pour l’œil intérieur est la philosophie avec son obscurité que la science avec sa lumière. Le jour, en nous enfermant dans notre système solaire, borne notre horizon ; en éclairant les moindres choses, il semble supprimer pour nous l’au-delà ; la nuit est l’ouverture sur l’infini de l’espace et l’infini des mondes : elle nous replace dans la société universelle. Elle nous fait songer non seulement aux vivans, mais aux morts mêmes, dont, sous d’autres cieux, nous concevons l’immortalité. Par-delà le connu et l’incertain elle rouvre le mystère, par-delà le fini, l’infini du rêve et de l’espérance. Elle aussi a son spectacle de vie, mais bien différent de celui que notre soleil nous montre : elle fait évoluer sur nos têtes la grande armée des étoiles, et il semble que nous assistions, non plus à de petits événemens terrestres et bornés comme ceux que le jour éclaire, mais à ces incalculables phases de la vie cosmique qui ont pour symbole le déroulement des constellations. Aux étoiles de la nuit ressemblent les idées, si hautes, si lointaines, indécises parfois et scintillantes, dont chacune est un monde perdu au milieu d’autres mondes et cependant en rapport avec eux par la force d’une secrète gravitation. La philosophie, cette nuit infinie semée d’étoiles, est plus belle que le grand jour borné de la science, — et c’est sa sublimité même qui fait sa moralité.


ALFRED FOUILLEE.