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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/306

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tous les autres êtres, l’élève au rang d’un être universellement sociable, par cela même moral. Car telle est, à nos yeux, la définition même de la moralité. Pour trouver l’universel, l’individu n’a pas à sortir de soi, il n’a qu’à rentrer en soi : la société est au fond de la personnalité : cogito, ergo sum, et es, et sunt. Par une loi de relativité et de solidarité qui lui est essentielle, la conscience ne se pose qu’en posant les autres consciences, elle ne se saisit qu’en société avec elles : elle est essentiellement sociale et sociable. Parlant de là, nous avons soutenu jadis et nous soutenons de nouveau qu’il existe dans la constitution même de l’intelligence une sorte d’altruisme, lequel explique, justifie, entraîne rationnellement l’altruisme dans la conduite. Il y a un désintéressement intellectuel qui fait que nous ne pouvons pas ne pas penser les autres, ne pas nous mettre à leur place, nous mettre en eux par la pensée. La conscience se trouve ainsi, par son fond même, reliée aux autres et au tout, au moyen d’une idée qui est en même temps un sentiment et une force. L’ « impératif » est cette force inhérente à l’idée la plus haute que nous puissions concevoir : idée impérieuse par rapport aux idées inférieures, et qui pourtant, en elle-même, est libération, non sujétion ; car s’élever au-dessus de son individualité pour vouloir l’univers, c’est la liberté. Voilà pourquoi, pour notre compte, nous avons toujours appelé l’idéal « persuasif », plutôt qu’ « impératif » ; mais par-là nous n’entendons point qu’il soit arbitraire et contingent : l’homme ne peut pas ne pas concevoir, ne pas désirer cet idéal. — Encore faut-il, dira-t-on, pour y conformer sa conduite, avoir l’âme « bien disposée ». — Sans doute, mais tous les systèmes en sont là : les uns s’adressent au libre arbitre, les autres à la grâce, les autres à la nature ; tous ont besoin que la conscience soit disposée à s’ouvrir pour autrui. Développer cette disposition en faisant s’élever les intelligences et les cœurs jusqu’à la pensée et au sentiment de la société infinie, tel est l’objet de la morale. Ainsi conçue, la moralité est essentiellement le point de vue philosophique de l’universel arrivant à dominer, dans la pratique, le point de vue positif des sciences particulières et imprimant ainsi une direction supérieure à l’humanité. Edmond Scherer, dans de belles pages consacrées à notre critique des systèmes de morale contemporains, nous disait : « La conscience est comme le cœur ; il lui faut un au-delà. » Oui, mais cet au-delà est dans l’infinité des autres consciences : il est immanent, non transcendant. « Le devoir n’est rien s’il n’est sublime » ; oui, mais le sublime est dans la conscience même concevant le tout. « La vie devient frivole si elle n’implique des relations