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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/30

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Je suis charmé d’apprendre que vous appréciez les chats, et je me représente votre arbre chargé de vingt-deux petites bêtes aux yeux d’or, mais je vous remercie de l’offre que vous me faites. Je regrette encore trop mon chat Matifas qui est mort en me regardant. Lorsque je ne verrai plus ses yeux in the mind’s eye, je vous demanderai peut-être un de vos élèves. Il semble que la vie dure plus longtemps dans les yeux d’un animal que dans ceux d’un homme. Probablement cela tient à ce qu’elle est moins concentrée chez les animaux.

Je suis tout à fait de votre avis sur l’affaire du prétendu mariage de Mme de M… ; les enfans, auxquels je n’avais pas du tout pensé, rendaient l’affaire très mauvaise. Mme de M… était membre de la Société des bibliophiles et je la croyais fort irritée contre moi. Voici à quelle occasion. Mme St…, qui est aussi bibliophile, a fait une Vie de la vicomtesse de Noailles pour être imprimée dans nos Mélanges. Selon les statuts de la société, j’ai été chargé de lire les épreuves pour voir s’il n’y avait rien qui pût choquer la morale et les principes des bibliophiles. Les premières pages m’avaient fait sauter en l’air et j’eus la simplicité d’y faire quelques observations au crayon. Notre président, homme très prudent, effaça une partie de mes notes et ne laissa que ce qui lui parut suffisamment doux. Cela produisit pourtant grand scandale. On dit que j’étais un serpent, un aspic, etc., pour avoir censuré quelques phrases qui tenaient à la fois du jargon du monde et de l’enflure qu’on peut attraper dans la fréquentation irréfléchie de M. de Chateaubriand. Lorsque la notice sur la princesse de Poix parut, Mme de M… me l’envoya comme à un confrère et je lui écrivis pour l’en remercier et lui dire avec la plus grande franchise le plaisir que j’avais eu à lire ce petit ouvrage. Ce billet atout raccommodé. Au dîner des bibliophiles, Mme de M… a été charmante pour moi, et Mme St… a voulu que je fusse placé près d’elle. Cela m’a montré qu’on avait peur de moi et qu’on me connaissait bien mal. J’ai honte de vous écrire des volumes, mais je pense que vous avez toujours le moyen de les accourcir si, comme il est probable, vous êtes devant votre cheminée.

Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Mercredi soir.

Madame,

Je serai charmé d’aller au Louvre avec vous quand vous voudrez. Le samedi est le meilleur jour, mais malheureusement