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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/292

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M. Jules Lachelier, par sa profonde thèse sur l’Induction, où l’inspiration kantienne était dominante, et surtout par son long enseignement à l’Ecole normale, qui avait commencé vers 1864, exerça un ascendant extraordinaire sur les jeunes maîtres de l’Université. Sa philosophie offre, comme on sait, trois parties superposées, ou plutôt trois « ordres » analogues à ceux de Pascal : mécanisme universel, finalité universelle, enfin règne de la liberté et de la grâce. Selon lui, l’être nous est donné d’abord sous la forme d’une diversité liée dans le temps et dans l’espace, et c’est sous cette forme qu’il est objet de connaissance ou d’intellection proprement dite : là le mécanisme règne en maître absolu. En second lieu, ou plutôt en même temps, l’être nous est donné sous la forme d’une harmonie, dont l’organisation nous offre le type le plus parfait, et, à ce titre, il est pour nous un objet de sentiment, c’est-à-dire tout à la fois de plaisir et de désir : là règne la finalité. Enfin nous saisissons, quoique bien imparfaitement en cette vie, et seulement dans les êtres semblables à nous, une unité absolue qui n’est plus celle de l’individu physique, mais celle de la personne morale, et qui est de notre part l’objet du seul acte véritablement libre : c’est-à-dire d’un acte de charité. Et ces trois choses ne sont pas trois espèces d’être, mais trois faces inséparables, au moins dans notre condition présente, du même être : chacun de nous est indivisiblement, et sans la moindre contradiction, matière brute, âme vivante, et personne morale ; nécessité, finalité et liberté. De plus, par un parallélisme, ou plutôt par une identité absolue entre l’ordre de la pensée et celui de l’existence, tout acte intellectuel enveloppe la connaissance plus ou moins complète d’un mécanisme matériel, le sentiment d’une unité harmonique ou organique, enfin la libre affirmation de la liberté (ne fût-ce qu’en nous-mêmes) comme le dernier fondement et l’essence même de toute réalité. Cette grande doctrine, comme celle de M. Ravaisson, se rattachait à Leibniz, à Descartes, à Pascal ; mais, tandis que M. Ravaisson admettait, avec Platon, Aristote et Schelling, une sorte d’intuition intellectuelle où l’esprit saisit le divin, M. Lachelier avait été amené, tout à la fois par son éducation chrétienne et par l’étude de Kant, à croire que le principe des choses se cache dans une nuit impénétrable à nos regards, et que nous ne pouvons l’atteindre que par des croyances fondées sur des devoirs. La critique la plus hardie et la plus indépendante aboutissait ainsi, chez M. Lachelier, à l’acte de foi moral et religieux ; par-là il représentait un état d’esprit très répandu de