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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/276

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charades et parfois celles d’acteur. Nous avons eu la galanterie de jouer Orange, et pour le tout de faire un petit compliment à Sa Majesté Néerlandaise qui a fort bien pris.

C’était le jugement de Paris, avec trois très belles femmes et le berger Paris représenté par un jeune prince de Nassau qui a été charmant de fini et de charge. Eh bien, madame, voyez ce qu’on gagne à se mettre en quatre pour les souverains. Vous croyez peut-être que j’ai gagné un fromage de Hollande à mon métier de courtisan. Je n’ai gagné qu’un rhume atroce, et pour m’en guérir, je me suis empoisonné avec du laudanum, si bien que j’ai manqué en crever. J’ai passé une matinée à dormir debout avec une migraine horrible. Maintenant je suis à peu près bien, toussant un peu et plein de joie de ne plus dîner en tight inexpressibles. Je n’entends pas grand’chose à l’affaire des hospices ; autant que j’en puis juger, la mesure est bonne au fond, mais on l’a mal présentée ; conduite avec prudence et surtout avec lenteur, elle aurait pour résultat d’augmenter notablement le revenu des pauvres. Je suis enchanté d’apprendre que les géraniums ont supporté si héroïquement le voyage. J’ai appris à Fontainebleau qu’il y avait à Londres une serre admirable où l’on voyait les plus belles fleurs du monde. Si je l’avais su plus tôt, j’aurais essayé de vous en rapporter pied ou aile. Je ne fais pas de projets, cependant je regarde souvent une carte du Tyrol, et je me dis qu’il serait bien agréable de descendre la vallée du Tagliamento et de gagner ainsi Venise. Si je me décidais pour tout de bon, me permettrez, vous, madame, de vous demander deux lignes d’introduction pour quelqu’un à Venise ou à Padoue. Je n’y connais personne et je serais bien aise d’y pouvoir passer une soirée lorsque la solitude me rendrait par trop mélancolique. De ma préface, je ne sais rien du tout, si ce n’est que j’en ai corrigé une épreuve. Je ne sais pas ce que le libraire a fait depuis plus d’un mois.

Adieu, madame, je vous écris au milieu d’une dispute académique qui me trouble et ne me laisse pas comprendre ce que j’écris. Je voudrais bien savoir où vous avez trouvé l’histoire des Malatesta, et en particulier de cette dame qui en savait si long. Savez-vous que je regrette que les jeunes lionnes de ce temps-ci ne soient pas plus savantes ?

Veuillez agréer, madame, l’hommage de tous mes sentimens respectueux.

PROSPER MERIMEE.