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qu’aucun des employés actuels ne perdrait rien de son traitement, et que les réformes que nous aurions à proposer s’opéreraient par voie d’extinction. Maintenant il faut que vous sachiez que depuis un très long temps on donne et l’on reçoit les places de bibliothécaire comme des sinécures ; que le désordre y est arrivé à un point qui passe toute croyance ; et que depuis les bâtimens, qui tombent en ruine, jusqu’aux livres qui se cachent dans tous les recoins, il faut tout réorganiser. La besogne n’est pas mince, et pour moi particulièrement difficile, attendu que je connais et pratique comme amis la plupart des monstres de ces lieux. Je suis désolé de leur faire de la peine, et je dois leur dire qu’ils font très mal leur besogne. Jugez de la mauvaise humeur que cela me donne !

Pourquoi veut-on détruire les Carmes ? Je n’en avais pas entendu parler. J’ai visité un couvent autrefois qui n’a de curieux que ses tristes souvenirs. M. de Lamartine a copié les inscriptions tout de travers. Si vous voulez voir cela en ma compagnie, je suis tout à vos ordres, mais j’aimerais mieux voir autre chose. Voulez-vous plutôt voir le musée ? Cela est moins lugubre et il ne faut pas chercher les émotions pénibles, car on en trouve assez sans aller au-devant. Il y a, ou il y avait dans votre rue un très beau Raphaël de la première manière, n° 54, chez un M. Moor, Anglais très poli qui reçoit tout venant. C’est la Dispute d’Apollon et de Marsyas. Marsyas joue de la flûte avec beaucoup d’application, et Apollon l’écoute avec une attention terriblement malveillante. Ils sont dans un paysage étrange comme ceux de fra Bartolomeo, avec des oiseaux qui volent au-dessus de leur tête. Les deux personnages sont nus comme des vers, avec de petites jambes grêles, comme c’était la mode de les avoir au commencement du XVIe siècle. C’est d’ailleurs admirablement modelé et peint on ne sait avec quels instrumens. Il n’y a pas de Flamands qui aient approché de cette finesse. Je vous conseille, aussitôt ma lettre reçue, d’envoyer votre carte à M. Moor, et s’il est encore à Paris d’aller voir son tableau. Je ne puis malheureusement vous offrir mon bras, car je suis pris tous les jours par cette maudite commission, jusqu’à lundi, mardi serait trop tard. A propos d’œuvres d’art, voici une réduction d’un de nos chefs-d’œuvre. C’est le couvent de Saint-Antoine auprès de Nice ; c’est la vue qu’on en a après avoir passé le col de Tende. Il y a là des eaux admirables. Depuis que je me suis mis à peindre à la gouache, j’ai oublié entièrement l’usage de l’aquarelle, et je ne sais plus comment m’y prendre. J’avais commencé une aquarelle que j’ai barbouillée de blanc faute de pouvoir m’en tirer autrement. J’ai rapporté trente ou quarante chefs-d’œuvre de cette espèce.