Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/250

Cette page n’a pas encore été corrigée


applicables à la tour où ils logent un homme qui montre le château pour de l’argent. Nous leur écrivons mille injures. En outre, le maire m’avait promis des documens curieux sur Rabelais et il ne me les envoie pas, bien qu’il ait son portrait à la municipalité qui devrait lui rappeler sa promesse. Quelle joie aurait eue Rabelais s’il eût pensé qu’on mettrait son portrait dans la grande salle en regard du buste en plâtre du souverain !

Vous m’avez dit une fois, et vous aviez bien raison comme toujours, que dans le temps de la chevalerie (dont je me moquais fort à tort) on n’était sans doute pas meilleur qu’aujourd’hui, mais qu’on n’était pas si bas. J’ai été frappé de cette remarque en lisant et annotant Brantôme. Son livre est après tout la meilleure peinture et la plus vraie de la société européenne iii XVIe siècle. On y assassinait, on y volait, on commettait mille horreurs, mais je crois qu’on valait au fond mieux qu’on ne vaut à présent. D’abord on faisait bien des crimes sans avoir la conscience qu’on était criminel, puis on avait parfois des élans d’honneur et d’enthousiasme qui étaient sublimes. J’ai écrit en mes jeunes ans, sans trop l’avoir étudiée, que la Saint-Barthélémy avait été un accident comme la révolution de Février. C’est en 1824 que je disais ces belles paroles. Plus j’étudie ce temps, et plus je me confirme dans mon opinion. Si l’on pèse dans une balance les meurtres du 24 août 1572 et les friponneries de maint actionnaire de chemin de fer en 1857, je ne sais trop de quel côté la balance penchera. L’idée que la vie d’un homme est chose grave est une idée toute moderne, et je crois qu’il y a des actions pires. Voilà ce que je voudrais dire aux lecteurs de mon Brantôme et ce que je voudrais tourner de façon à ne pas me faire lapider. Je m’aperçois avec horreur, madame, qu’après vous avoir cherché une querelle d’Allemand à propos de votre écriture, je griffonne depuis une heure comme un chat.

Veuillez excuser, madame, et l’écriture et le verbiage. Je vous écrirai ce que j’aurai vu de beau à Manchester.

Adieu, madame ; veuillez agréer l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MÉRIMÉE.


Paris, 26 juillet 1857.

Madame,

Me voici de retour dans mes foyers, où j’ai trouvé une aimable lettre de Bologne d’une date très ancienne, si ancienne que je crois devoir vous écrire à Florence. Je suis donc allé voir l’exposition de Manchester. Je vous en ai dit déjà mon opinion. Je ne