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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/221

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remplir et de comptes à rendre à la postérité, je voudrais passer ma vie dans une chaise de poste qui irait dare-dare, tête à tête avec une jolie femme, pourvu qu’elle fût capable de me comprendre et de placer son mot dans l’entretien. » Le flirt et les longues causeries, c’est en vérité tout ce qu’il demandait à cette grande passion qui bouleverse les empires, et s’il aimait à tenir une femme sur ses genoux, c’est qu’il trouvait du plaisir à lui parler de très près. L’amour n’était pour cet infatigable causeur qu’une gourmandise de l’esprit, l’épice et le piment des conversations.

Toutefois il jouait trop avec le feu : ce myope, qui passait des soirées couché sur ses livres, avait brûlé sa perruque à la chandelle ; à force de flirter, son cœur finit par s’allumer. Le malheur est que cette aventure lui arriva sur le tard, et que les amours tardives compromettent la dignité des cheveux blancs. Fille d’un riche propriétaire du pays de Galles, Mme Thrale tenait une place en vue parmi les femmes lettrées de son temps. Elle écrivait en prose et en vers ; elle savait le latin, un peu de grec, le français, l’italien, l’espagnol. Miss Burneya vanté la finesse de son intelligence, le brillant de son esprit, son charme, ses grâces, l’aménité de son caractère. Ce qui la recommandait le plus à la bienveillance de Johnson, c’était son remarquable talent pour la conversation ; ni Mme Vesey, ni Mme Montagu ne possédaient comme elle le don des heureuses reparties. Le docteur lui reprochait d’en abuser quelquefois, d’avoir la langue trop déliée et trop hardie, ajoutant qu’à cela près elle était la première femme du monde. Elle recevait ses remontrances avec un pieux respect ; heureuse de voltiger, de papillonner autour du grand homme, elle lui témoignait une affection presque filiale et disait un jour à Boswell : « Tout le monde l’admire ; il n’y a que vous et moi qui l’aimions. »

Elle avait épousé depuis deux ans M. Thrale et Johnson avait perdu sa femme depuis peu quand ils lièrent connaissance. Petite, vive, potelée, elle avait le visage rond, le teint uni, l’œil bleu et luisant. On se voyait sans cesse, on parlait avec liberté de toute chose. M. Thrale, qui avait le corps et l’esprit pesans, faisait régulièrement sa sieste après ses repas. Johnson lui savait gré de ses longs sommeils, qui lui procuraient de délectables tête-à-tête avec une amusante petite femme, dont il était le confident et le conseiller. Williams, Desmoulins, Poil et leurs batailles, tout était oublié. Il avait alors cinquante-six ans, et cet âge est, selon M. Craig, « l’enfance de la vieillesse. » Durant seize années, ce délicieux commerce ne fut troublé par aucun incident fâcheux. M. Thrale pouvait dormir sur ses deux oreilles ; le docteur était incapable de convoiter le bœuf, l’âne et la femme de son prochain.

Malheureusement M. Thrale vint à mourir, et cela gâta les affaires. Johnson s’avisa désormais que Mme Thrale n’était pas seulement une exquise machine à causer, elle lui parut désirable ; elle était libre et