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utilité, et que pourvu qu’on lui ôtât le pouvoir de persécuter les non-conformistes, il était bon de lui conserver ses privilèges. Les indifférens, les tièdes, qui ne croyaient pas fermement aux dix-neuf articles, pensaient qu’il convenait d’avoir l’air d’y croire, que la liberté se tourne facilement en licence, que l’esprit de discussion dégénère souvent en fureur et met les sociétés en danger.

Dans les premières années du siècle, il y avait eu comme une explosion de scepticisme et d’incrédulité militante. La religion établie s’était vue exposée à de vives attaques, dont elle avait peu souffert. Les Toland, les Tindal, les Collins, avaient trouvé à qui parler. Comme l’a remarqué M. Leslie Stephen, dans son excellente Histoire de la pensée anglaise au siècle dernier, les défenseurs du christianisme l’emportaient de tout point sur ses adversaires ; l’autorité, le talent, l’érudition, ils avaient tout pour eux [1]. On voyait figurer parmi les champions de la foi un Locke, un Bentley, un Berkeley, un Clarke, un Butler. Les essayistes, les gens de lettres étaient venus en aide aux théologiens et aux penseurs. Addison, Pope, Swift avaient dit leur fait aux incrédules, qui perdent sans cesse du terrain. Au rebours de ce qui se passe en France, la libre pensée n’exerce presque aucune influence sur la littérature anglaise du milieu du siècle. Fielding affecte autant de mépris pour les déistes que pour les méthodistes ; Richardson aurait cru faire injure à son Lovelace en supposant qu’il pût nier l’enfer et les peines éternelles.

L’antique orthodoxie languissait ; elle semblait usée jusqu’aux moelles. Dans le secret de son cœur, tel évêque était infecté de rationalisme, mais il s’arrangeait pour que personne n’en sût rien ; ses doutes ne le tourmentaient point, c’était une goutte indolente qui ne le faisait point souffrir et avec laquelle il pouvait vivre commodément. Tout le monde s’accordait à reconnaître que les vieilles formules ont leur prix, qu’il n’y faut toucher qu’avec un extrême ménagement, que le vin nouveau n’est bon à boire que quand on le sert dans une vieille bouteille. L’enthousiasme et le scepticisme, voilà les deux grands ennemis du bonheur ; on les met tous deux à l’interdit. Les opinions modérées sont à la vogue ; on leur attribue le double mérite de donner de la stabilité aux institutions et beaucoup d’agrément à la vie.

Les philosophes français de ce temps ont les emportemens, les témérités, les fougues et les grâces de la jeunesse ; les penseurs anglais sont des vieillards qui se souviennent, prévoient et se défient. Ils ont un goût prononcé pour les compromis, ils préfèrent le plus mauvais accommodement au meilleur procès ; ils sont fermement convaincus qu’il y a des inconséquences bienfaisantes, que les contradictions font quelquefois le bonheur des individus et des sociétés. Ils méprisent la

  1. History of English Thought in the eighteenth Century, by Leslie Stephen, 1876.