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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/210

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saurions admettre cela, car si nous pensions que nous sommes des malheureux dépourvus de sens, il nous serait inutile de raisonner davantage. Quand nous suivons l’histoire de tous les temps géologiques, nous y voyons une harmonie universelle et nous ne pouvons croire que l’homme soit une exception dans cette harmonie.

A cet argument et à plusieurs autres cités par les spiritualistes, j’en ajouterai un qui est tiré de nos études mêmes sur l’évolution des êtres des temps géologiques. Si proche que Dieu soit de la nature, il ne se confond pas avec elle, car l’histoire du monde nous révèle une unité de plan qui se poursuit à travers tous les âges, annonçant un organisateur immuable, tandis que la paléontologie nous offre le spectacle d’êtres se modifiant sans cesse. Il y a opposition entre ces êtres si mobiles et leur auteur qui reste toujours le même. J’ai dernièrement fait un travail sur l’éléphant fossile de Durfort, le plus imposant mammifère terrestre dont on possède un squelette entier ; en le contemplant dans notre galerie de paléontologie du Muséum, en pensant au Dinotherium gigantissimum plus puissant encore, aux mastodontes, aux dinosauriens des temps secondaires, j’ai cherché en vain quelle cause matérielle a pu les faire disparaître. Tout se transforme ou meurt, géant ou nain, peuple ou individu, lentement ou brusquement. Les mieux doués, ceux qui marquaient le complet épanouissement de leur classe et semblaient les plus invincibles, se sont éteints souvent sans laisser de postérité. Depuis le jour où la première créature reçut le souffle de vie, combien d’êtres sont tombés, que de naissances, d’amours, d’épanouissemens dont la trace s’est effacée ! Le changement paraît être la suprême loi de la nature. Il y a quelque mélancolie dans le spectacle de ces inexplicables disparitions. l’âme du paléontologiste, fatiguée de tant de mutations, de tant de fragilité, est portée facilement à chercher un point fixe où elle se repose ; elle se complaît dans l’idée d’un Etre infini, qui, au milieu du changement des mondes, ne change point.


ALBERT GAUDRY.