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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/190

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couleur ; j’ajoute qu’elles n’étaient pas plus avancées au point de vue de la musique qu’au point de vue de la peinture ; la nature était triste ; on n’entendait ni cris de mammifères, ni chants d’oiseaux : alors nul n’aurait pu dire comme le bon Livingstone sur les bords du Liambye : On voit partout des fleurs d’une forme curieuse et d’une admirable beauté… Des chants d’oiseaux retentissent dans l’air aussitôt que le jour parait, chants sonores et variés qui étonnent par leur puissance.

Peut-être les bruits de la nature ont-ils augmenté dans les temps secondaires. De nos jours, le crocodile ulule, le serpent siffle. la grenouille coasse. Il y a des crapauds dont la voix a des notes très pures. M. Lataste, auquel on doit beaucoup d’observations sur les mœurs des animaux, a écrit à propos du sonneur (Bombinator) : Un soir je m’étais approché d’une mare… j’entends s’élever une voix excessivement faible. C’était un ramage assez varié, une broderie très délicate, comme le gazouillement d’un oiseau qui rêve. J’allais croire ce chant produit par un oiseau endormi, quand peu à peu il se renforça, se modifia et passa avec ménagement aux houhou habituels du sonneur. Je venais d’entendre les préludes de cet artiste. Agassiz, sur les rives de l’Amazone, a été surpris du vacarme produit par les grenouilles et les crapauds. Si de modestes batraciens troublent ainsi le silence des campagnes, il est permis de croire que les dinosauriens gigantesques et d’autres reptiles, ont fait retentir les continens secondaires des échos de leurs fortes voix ; mais leurs cris devaient être assez monotones. Les oiseaux et les mammifères n’avaient pas commencé leurs grands concerts. C’est seulement à partir de l’ère tertiaire que ces concerts ont pu avoir toute leur magnificence.

Aujourd’hui les jolies chansons des oiseaux sont un des charmes du monde animé. J’ai connu M. Lescuyer, le naturaliste cham penois qui a publié des livres si intéressans sur les mœurs des oiseaux. Quand il était déjà dans un âge avancé, il me racontait qu’un de ses plus vifs plaisirs était d’aller passer des nuits dans les bois ; il écoutait la voix des oiseaux et prenait note de leurs chants. Pendant que ces musiciens incomparables font entendre les airs les plus variés, les mammifères ont aussi des cris divers : les ruminans bêlent, beuglent, mugissent ou brament ; les solipèdes braient ou hennissent ; le sanglier grogne, le chien aboie, le loup hurle, le renard glapit, le chat miaule, le lion rugit, le singe crie, l’homme parle. Ainsi au point de vue de la musique comme de la peinture, le monde a progressé.

Les organes de l’ouïe ont dû se perfectionner en même temps que