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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/19

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disposition d’esprit, quelque mauvaise qu’elle soit, qui m’empêche de lire vos lettres avec attention et avec reconnaissance. Je n’ai pas été gâté par l’intérêt qu’on m’a montré. Mes meilleurs amis sont morts, et je ne sais si j’en ai encore.

Je pense à faire un voyage en Ecosse le mois prochain. J’irai à un congrès d’antiquaires et je ferai une excursion de quelques jours dans les Highlands. J’imagine que c’est assez plat. Après y avoir gagné un rhume, je m’en irai en Italie si j’ai du courage, ou en Espagne si je n’en ai pas. Si je ne trouve plus moyen de vous voir, madame, j’irai un de ces jours aider à raccommoder le château de Chinon, et je vous demanderai la permission de voir le vôtre au nom de l’archéologie.

Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Jamais je n’ai vu personne si universellement regrettée. Il n’y avait pas une goutte de fiel dans the milk of her nature, comme dit Shakspeare. C’est quelque chose peut-être que d’être regretté. Je crois que je ne le serai guère.


Glenquoich, 11 août 1856.

Madame,

J’ai reçu une aimable lettre de vous au moment où je m’embarquais pour ce pays-ci. J’ai voulu, avant de vous répondre, l’avoir parcouru en long et en large. J’ai eu le bonheur ou le malheur de voir de bonne heure « la beauté parfaite », et ce à un âge où j’avais de l’enthousiasme. Aussi les glaces et montagnes, petites taupinières de 3 000 à 4 000 pieds, ne m’ont pas fait l’effet qu’elles font sur les badauds qui vont les voir en sortant de Londres. Pourtant cela est beau, bien découpé et surtout coloré. Ici le temps change vingt fois en un jour, et les objets qu’on a vus bleu deviennent vert ou jaune pendant qu’on prend du bleu au bout de son pinceau. Je suis ici au bord d’un lac qui a douze à quinze milles de long et un mille de large, bordé de tous côtés de collines très abruptes, sur lesquelles, avec une lunette, je vois brouter les daims. C’est en traversant ces montagnes que le prince Edouard (je me garderai de dire le prétendant) s’échappa après la bataille de Culloden pour aller vivre quelques jours dans une grotte avec des voleurs et ensuite auprès de Mrs Flora M’Donald dans l’île de Skye. J’ai lu son histoire par lord Mahon, qui m’a fort intéressé. Cet homme avait quelque chose en lui qui l’élevait fort au-dessus de cette indigne race des Stuarts, et le malheur a fini par le rendre pire qu’aucun d’eux.