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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/183

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trouvais en Amérique, je voulus goûter de la chair des lépidostées chez lesquels la cuirasse des poissons primitifs a persisté. On me répondit que la chair de ces animaux est tellement molle qu’elle n’est pas mangeable ; cela indique que les muscles spinaux ont bien peu de consistance. A plus forte raison devait-il en être ainsi pour les genres anciens qui avaient, sous leur cuirasse, une colonne vertébrale rudimentaire. Enfin les poissons primaires n’avaient pas leur nageoire caudale soutenue par une large pièce osseuse provenant de la coalescence des arcs des vertèbres, et par conséquent ils ne pouvaient donner les grands coups de queue dont le rôle est si important pour la natation.

Dans l’ère secondaire, les poissons ont éprouvé des changemens qui ont une singulière analogie avec ceux que la marine de guerre a cru devoir opérer. Aussitôt que l’on a eu imaginé de blinder les navires, on a inventé des projectiles plus forts, afin de percer leurs armures. Une fois que ces projectiles ont été obtenus, il a fallu renforcer les blindages. Comme, au fur et à mesure que ces blindages étaient plus épais, on faisait des projectiles plus énormes, on est arrivé à construire des navires tellement lourds qu’ils sont difficiles à mouvoir, et l’on se demande aujourd’hui s’il ne convient pas de revenir aux bateaux rapides. Chez les animaux aussi, les armes offensives ont augmenté en même temps que les armes défensives. Les dents ont été modifiées de manière à pouvoir entamer les cuirasses dures des ganoïdes ; les terrains secondaires sont caractérisés par les bêtes marines à dents broyantes ; on trouve ces dents chez les poissons osseux, les poissons cartilagineux, et même chez plusieurs reptiles marins du Trias. Les poissons, ayant des ennemis dont les instrumens d’attaque étaient proportionnés à leurs instrumens de défense, ont cherché leur salut dans la fuite ; alors leurs écailles formées d’os enduit d’un épais émail se sont amollies, leur colonne vertébrale s’est solidifiée pour fournir un puissant appui à leurs muscles spinaux, leur queue s’est raccourcie et élargie pour devenir un instrument d’énergique locomotion. Après que cette transformation s’est accomplie, les carnivores n’ont plus eu besoin d’avoir des dents broyantes, et ces sortes de dents ont presque disparu ; à l’époque tertiaire et de nos jours, il n’y a plus de reptiles marins à dents en pavé ; les poissons à grosses dents formant meule sont peu nombreux comparativement à ceux qui ont des dents minces et coupantes : la puissance réside surtout dans l’agilité pour atteindre ou pour fuir. En vérité les poissons actuels marquent une activité inconnue dans les océans des anciens âges, et justifient ces mots de Moquin-Tandon : L’agitation et l’inconstance