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ma race, il doit se résigner aussi à perdre le pays où, seul des siens, il est né. C’est une destinée cruelle que moi et lui nous devions faire à l’Italie le sacrifice le plus grand que l’on puisse nous demander… »

Sans faire injure au patriotisme de celui qui allait devenir roi d’Italie, l’on peut constater qu’il n’avait pas à ce moment-là un sentiment juste de sa situation et de celle du général. Il perdait, lui, le berceau de sa famille, c’est vrai, mais il l’échangeait contre la souveraineté de ce grand et beau pays tout entier qui s’appelle l’Italie ; tandis que le général, avec sa grandeur dame digne de l’antiquité, allait lui faire la conquête de deux royaumes, sans autre ambition que de s’en retourner, pauvre et désabusé, sur le rocher nu de Caprera, qui devait désormais lui tenir lieu de sa patrie perdue !

C’est à ce point de vue spécial du tort personnel fait à Garibaldi que la cession de Nice est devenue un grief dont les conséquences se font encore sentir ; car le parti d’action, qui épousait naturellement les rancunes du général, ne l’a jamais pardonné à la France ; et il ne faut pas oublier que c’est ce parti qui, arrivé enfin au pouvoir, a livré l’Italie à l’Allemagne, ennemie mortelle de la France, par un traité d’alliance en quelque sorte perpétuelle. Est-il peut-être regrettable que Napoléon ! Il n’ait pas pu se trouver en ce temps-là dans des conditions d’esprit susceptibles de le porter, par un pur égard personnel pour Garibaldi, à considérer la question de Nice avec la même indifférence que Napoléon Ier ? Malheureusement, il ne pouvait en être ainsi ; des raisons personnelles autant que des raisons politiques s’y opposaient ; Garibaldi, même après que Napoléon III venait d’exposer sa vie et celle de ses soldats pour la délivrance de l’Italie, avait le tort de lui garder une haine implacable, qui ne manquait aucune occasion de se manifester publiquement, on termes peu convenables et souvent outrageans. Cette attitude lui nuisait en France, non seulement dans l’esprit de l’empereur lui-même, mais encore dans l’opinion du parti libéral, qui approuvait et soutenait la politique impériale en Italie. Elle n’était donc pas de nature à inspirer l’idée d’une concession faite à titre purement personnel. Mais en admettant même, dans l’esprit de Napoléon III, la possibilité d’une aussi invraisemblable condescendance pour la personne de Garibaldi, il ne lui eût pas moins été impossible de la traduire en acte ; d’une part, l’esprit public français n’admettait pas que la France se fût engagée dans tous les périls d’une grande guerre pour l’unique profit du roi de Piémont ; d’autre part, une grande partie de la population niçoise demandait