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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/16

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compagnie d’une douzaine de serpens non moins penauds que lui. Puisque vous êtes près de Chinon, madame, vous me direz peut-être — mais really, truly — si le château s’écroule. Le maire me l’écrit, mais je crains que ce ne soit une figure de rhétorique au moyen de laquelle il cherche à se dispenser de contribuer aux réparations, comme il devrait faire s’il avait un peu de n’importe quoi. Nous avons déjà donné de l’argent et fait quelques réparations dont on ne nous a su aucun gré parce que nous avons obligé les Chinonais à restituer les pierres qu’ils avaient volées au château. C’est bien le cas de dire : « Oignez vilain… » Ils ont à la mairie un portrait de Rabelais par M. Delacroix qui n’est pas mal. J’étais tellement furieux, madame, la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir, que je ne sais pas ce que j’ai pu vous dire, mais je ne m’étonne nullement que vous en ayez gardé une méchante impression. J’ai des nerfs, pour mon malheur, et ce jour-là ils avaient été horriblement torturés. Il y a des jours néfastes où en se levant on trouve ses pantoufles à l’envers, où Ton se coupe en se faisant la barbe, où tous les fâcheux vous arrivent à la fois, et quand on rencontre des gens qu’on aime, on est encore hargneux et on les traite fort mal. C’est pourquoi, madame, je commencerai par vous demander pardon de tout ce que j’ai pu dire d’impie ou d’immoral. — Attribuez cela aux blue devils ou aux noirs qui étaient on moi. Je suis d’ailleurs bien touché de vos prières. S’il faut vous parler franchement, je ne crois pas qu’elles auront jamais quelque effet autre que de me pénétrer d’une vive reconnaissance pour vous. Mais je suis extrêmement sensible à l’intérêt que me portent les personnes que j’aime et que j’estime. C’est à présent la seule chose qui me réconcilie avec le monde et surtout avec moi-même. Depuis trois ou quatre ans je suis très malheureux et très triste, surtout très ennuyé de moi-même. Lorsque je vois que j’inspire de l’intérêt, ce m’est un argument pour me persuader que je vaux encore quelque chose. J’ai essayé de différentes manières pour me guérir, mais jusqu’à présent sans succès. Je ne puis plus travailler, parce qu’il n’y a plus personne pour prendre en considération mon travail. Je voudrais aller quelque part et le courage me manque pour la moindre exertion. Je pèche par la force, grand dommage ! Je vois dans le petit livre que vous m’avez donné que sans la force on n’a rien. Or j’en suis au point où je n’ai plus même la force d’être aussi triste que je devrais l’être. J’ai lu avec plaisir votre livre. Je n’en puis juger qu’au point de vue de la forme. Il y a des pensées fines, ingénieuses, tournées naturellement d’une manière toute féminine. Cela veut dire très bien. Je le ferai relier en maroquin et le relirai quelquefois en pensant à