Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/158

Cette page n’a pas encore été corrigée


a pas un point stratégique qui s’impose comme ligne de démarcation précise. Force est donc de s’astreindre à considérer la question de cette ligne comme une question purement conventionnelle. Nous nous en convaincrons en remontant plus haut dans l’histoire. Jules César, et après lui l’empereur Tibère, fixaient à la Turbie la limite des deux Etats, donnant ainsi à l’Italie le point occupé aujourd’hui par Monte-Carlo et laissant à la Gaule celui où est située Nice. Régnant sur les deux contrées à la fois, comme a régné Napoléon, ils indiquaient, de même que lui, d’une manière indifférente, et pour ainsi dire au hasard, le point de délimitation que la nature n’avait pas marqué. Auguste, en revanche, plaçait Nice en Italie, tandis que plus tard, Dioclétien la comprenait dans la Gaule [1].

La théorie, une théorie remontant à plus de deux siècles, était donc parfaitement fixée à l’égard de la reconstitution politique de l’Italie : si cette reconstitution venait à s’opérer, elle devait avoir pour résultante inévitable une meilleure constitution de la frontière française. L’opinion sur ce point était généralement établie : elle existait aussi bien dans les sphères de la cour de Turin, à qui l’obligation des cessions territoriales incomberait éventuellement, que dans les centres d’action politique les plus aptes à provoquer des mouvemens révolutionnaires susceptibles de précipiter les solutions. Nous lisons dans Cesare Cantù que la Giovine Italia, fondée à Marseille par Mazzini, faisait, en 1833, l’offre de Nice et de la Savoie à la France, en retour de l’appui qu’elle prêterait au mouvement que l’on voulait tenter contre les vieilles dynasties de la péninsule [2]. Et à ce propos, un éminent écrivain politique, qui pourtant ne se montre pas souvent favorable à la politique française, M. le sénateur Chiala, ne peut s’empêcher de faire remarquer assez malicieusement que « le souvenir de cette offre aurait dû modérer quelque peu l’indignation de Mazzini contre le comte de Cavour pour avoir cédé Nice et la Savoie à la France [3]. »

Avec la révolution de 1848, nous voyons renaître la pensée d’un même mode de conciliation de l’intérêt français avec l’intérêt

  1. Voir la Liste des provinces sous Dioclétien, manuscrit découvert dans la bibliothèque de Vérone en 1863, et dont, par conséquent, on n’avait pas encore connaissance en 1860, année où s’est discutée et accomplie la cession de Nice à la France.
  2. Cesare Cantù, Cronistorica dell’ indipendenza italiana, tome III, p. 401.
  3. Chiala, Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, tome IV, p. XII. La Giovine Italia allait encore plus loin dans le prix qu’elle était disposée à mettre à la réalisation de ses projets : elle offrait aux mêmes conditions la Sicile à l’Angleterre, abandon qui eût été beaucoup moins justifiable que celui des frontières naturelles de la France.