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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/116

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haut et dont la vue s’étend sur un long espace d’années, l’histoire offre l’aspect d’un fleuve tranquille dont les eaux poussées les unes par les autres descendent d’un mouvement irrésistible vers un but qu’elles ignorent, mais d’où elles ne dévient jamais. Quand on est mêlé de près aux événemens, on s’imagine qu’on peut les modifier à son gré. Or il est bien rare que les contemporains soient en mesure même de comprendre la besogne qu’ils exécutent. Ce qui les frappe le plus d’ordinaire, c’est la surface et les apparences des faits ; mais le fond reste en dehors de leur portée. Telle génération a cru travailler à l’établissement de la liberté, et c’est en réalité le despotisme qu’elle a préparé. Ces illusions ne sont point particulières à la foule ; elles sont également partagées par les esprits d’élite. Combien d’hommes d’Etat ont déchaîné, à leur insu, des révolutions dont la seule pensée les eût révoltés ! Pour avoir la pleine intelligence d’une époque, il faut en être éloigné. « Les faits accomplis se présentent à nous avec une plus grande netteté que les faits en voie d’accomplissement ; nous en voyons le commencement et la fin, la cause et les effets, les tenans et les aboutissans ; nous y distinguons l’essentiel de l’accessoire ; nous en saisissons la marche, la direction, et le vrai sens. » On s’aperçoit alors que le jeu des volontés individuelles contribue médiocrement aux transformations politiques et sociales, que « les peuples ne sont pas gouvernés suivant qu’il leur plaît de l’être, mais suivant que l’ensemble de leurs idées et le fond de leurs opinions exigent qu’ils le soient », que les grandes révolutions « s’opèrent en vertu d’une nécessité naturelle », qu’un étroit rapport de causalité unit le passé au présent ; bref, que le déterminisme est la vérité. Nul n’a été un partisan plus sincère de cette doctrine que M. Fustel de Coulanges ; nul n’a été plus désireux d’éliminer de l’histoire le hasard, le caprice, ou l’accident. Chez lui, les faits se déduisent les uns des autres avec une telle rigueur qu’on en arrive à se persuader qu’ils étaient inévitables. Ce n’était pas là toutefois son sentiment. Il ressort bien de tous ses écrits qu’il n’admettait en histoire l’action d’aucune force supérieure à l’humanité. Il était d’avis, par exemple, que, vu les circonstances, la féodalité devait tôt ou tard apparaître, mais que ces circonstances auraient pu ne pas se produire, et que dès lors la féodalité n’aurait point surgi. Elle était en germe dans la fidélité et dans le patronage, comme l’arbre est eu germe dans le noyau que le cultivateur a semé. Mais un germe ne fructifie que sous l’empire de certaines causes qui toutes sont contingentes.

Peut-être M. Fustel n’est-il pas allé assez loin dans cette voie. On a singulièrement abusé du « nez de Cléopâtre » et du « grain de sable de Cromwell » ; encore faut-il prêter quelque