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et comme instinctivement un accord absolu sur les principes en cette matière. Ces idées étaient dans l’air. Jefferson, l’oracle du parti démocrate, retiré à Monticello, en donnait trois ans plus tôt, dans une lettre privée, la formule exacte. « Le jour n’est pas éloigné, disait-il, où nous pourrons formellement requérir le tracé d’un méridien de partage à travers l’océan qui sépare nos deux hémisphères : d’un côté, jamais ne résonnera le bruit d’un coup de canon américain, de l’autre, jamais celui d’un coup de canon européen. Pendant que d’éternelles guerres feront rage en Europe, chez nous, le lion et l’agneau pourront se coucher côte à côte en paix. » Monroe consulta Jefferson, pour qui, tout président qu’il était, il avait gardé les sentimens de déférence affectueuse du temps où il servait sous lui comme ministre à Paris et à Londres. Le Sage de Monticello ne se fit pas prier. Dès le 24 octobre 1823 il répondait par une longue lettre dont j’extrais quelques passages. « Notre première et la plus fondamentale de nos maximes devrait être de ne jamais nous ingérer dans les imbroglios de l’Europe. La seconde, de ne jamais permettre à l’Europe de s’immiscer dans les affaires de ce côté de l’Atlantique. Pendant que l’Europe travaille à devenir le domicile du despotisme, nous devrions travailler à faire de cet hémisphère l’asile de la liberté. »

Monroe était muni de tous les viatiques. Il pouvait aller droit devant lui. Toutefois son tempérament essentiellement timide et lent n’était pas encore entièrement rassuré. Quelques jours à peine avant la réunion du Congrès, en décembre 1823, il hésitait encore. Il consulta même son secrétaire d’Etat. Adams poussait la fermeté jusqu’à l’obstination, le courage jusqu’à la témérité, comme le prouva la fin de sa carrière. Il répondit : « Vous savez déjà mes sentimens sur ce sujet. Je ne vois aucune raison de les modifier. — Eh bien ! fit le président avec un soupir, ce qui est écrit, est écrit et il est trop tard pour le changer à cette heure. » Le lendemain le message était lu au Congrès et le peuple américain comptait un article de plus à son décalogue. Deux passages séparés par un assez long espace dans ce document ont trait à la politique étrangère. Dans le premier, après avoir rapporté les propositions du gouvernement impérial russe relatives au règlement amiable des droits et des intérêts respectifs des deux pays et de ceux de l’Angleterre dans la portion nord-ouest du continent américain et après avoir affirmé son désir de cultiver une parfaite entente avec le tsar, le président déclarait l’occasion propice pour poser un principe fondamental dont dépendaient en grande partie les droits et les intérêts des États-Unis, à savoir, que « les continens américains, dans l’état de liberté et