Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 133.djvu/185

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
J’invite mes voisins, convoqués sans trompettes,
A s’armer promptement de paniers, de serpettes :
Qu’ils tournent le feuillet ! sous le pampre est le fruit.

5 octobre 1840.


« Cependant, à trop attendre, sa vie frêle s’était usée, et cette poétique gaieté d’automne et de vendanges ne devait pas tenir. Une première fois, se trouvant pris de la poitrine, il était entré à la Pitié dans les salles de M. Serres, sans en prévenir personne de ses amis ; la délicatesse de son cœur le portait à épargner de la sorte à sa modeste famille des soins difficiles et un spectacle attristant. Durant les huit mois qu’il y resta, il put voir passer souvent M. David le statuaire, qui allait visiter un jeune élève malade. M. David avait de bonne heure, dès 1828, conçu pour le talent de Bertrand la plus haute, la plus particulière estime, et il était destiné à lui témoigner l’intérêt suprême. Bertrand lui a, depuis, avoué l’avoir reconnu de son lit, mais il s’était couvert la tête de son drap, en rougissant. Après une espèce de fausse convalescence, il retomba de nouveau très malade, et dut entrer à l’hôpital Necker vers la mi-mars 1841. Mais, cette fois, sa fierté vaincue céda aux sentimens affectueux, et il appela auprès de son lit de mort l’artiste éminent et bon, qui, durant les six semaines finales, lui prodigua d’assidus témoignages, recueillit ses paroles fiévreuses et transmit ses volontés dernières. Bertrand mourut dans l’un des premiers jours de mai. M. David suivit seul son cercueil ; c’était la veille de l’Ascension ; un orage effroyable grondait ; la messe mortuaire était dite, et le corbillard ne venait pas. Le prêtre avait fini par sortir ; l’unique ami présent gardait les restes abandonnés. Au fond de la chapelle, une sœur de l’hospice décorait de guirlandes un autel pour la fête du lendemain[1]… »

Pauvre Aloïsius Bertrand, il emportait en mourant la douce certitude que son Gaspard de la Nuit paraîtrait enfin au grand jour de la librairie : quelle n’eût pas été sa satisfaction s’il avait pu prévoir que ses fantaisies rembranesques seraient assez goûtées des gourmets littéraires pour qu’il en dût être publié une seconde et même une troisième édition, à Paris, environ trente et cinquante ans après sa mort !


ADOLPHE JULLIEN.

  1. La notice si émouvante de Sainte-Beuve, à laquelle il en faut toujours revenir quand on veut parler d’Aloïsius Bertrand, parut d’abord en tête de Gaspard de la Nuit et fut insérée ensuite dans les Portraits littéraires.