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III. — RADICALISME

Pour le radical, le parti socialiste est un nouveau venu dans l’arène. Les radicaux se considéraient comme l’extrême gauche nécessaire du parti : ce n’est pas sans une surprise mêlée de dépit qu’ils se sont vu dépasser. D’où venaient ces doctrinaires agités ? comment devait-on les traiter ? étaient-ce des adversaires ou des alliés ?

Le radicalisme avait lui aussi une méthode ; il avait toujours soutenu qu’il fallait commencer par les réformes politiques : abolition de la Présidence de la République et du Sénat, Chambre unique, comités, renouvelés de la Convention, exerçant le pouvoir ministériel ; puis, ces réformes préliminaires obtenues, l’impôt unique et progressif, la dénonciation du Concordat, les juges élus, la police entre les mains des municipalités, même à Paris et à Lyon, la durée des mandats réduite, les élections plus fréquentes répandant la fièvre électorale dans toute l’étendue du territoire, voilà le plan offert au pays, tel qu’il était franchement exposé dans les journaux et les réunions publiques.

En présence de ces mesures qui auraient bouleversé en quelques mois le pays et l’auraient jeté en pleine révolution, le vieux bon sens de la France s’est révolté. Le suffrage universel ne s’y est pas trompé : à six reprises, en 1875 comme on 1877, en 1881 comme en 1885, on 1889 comme en 1893, il a condamné la politique radicale avec une fermeté qui ne s’est pas démentie.

Le parti radical, se sentant battu et voyant les succès de la propagande socialiste, a modifié son langage et sa méthode ; il parle moins des réformes politiques, qui laissent, on n’en peut douter, l’électeur indifférent. Il insiste sur les souffrances du peuple, et par là il se rapproche du socialisme.

Si on observe les faits avec soin, il est évident que le radical a fait un accord avec le socialisme : tandis que son allié était chargé d’agir sur les masses et de les soulever, le radical devait présenter une à une les lois de destruction propres à préparer la révolution sociale. Le but était le même ; mais chacun gardait son rôle et sa clientèle. Cette tactique, destinée à rassurer les foules, à cacher le bouleversement final, ne manquait pas d’habileté ; si elle réussissait, la société pouvait être prise entre deux feux.

A la stratégie des politiques, le jeune parti socialiste ajoutait son activité infatigable ; multipliant l’action, il parle, écrit, répand les appels, au risque de dévoiler parfois ses plans et de mériter les reproches d’imprudence que déjà lui adressent tout bas les radicaux.