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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/958

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9S2 REVUE DES DEUX MONDES.

remonter jusqu’à Lavoisier pour retrouver le nom d’un homme qui ait fait autant pour la science, et dont les découvertes aient contenu autant d’avenir. L’un et l’autre ont été des gloires françaises, mais combien le sort des deux hommes a été différent ! M. Pasteur, du moins, a connu jusqu’au bout le bonheur dont il était digne :il est mort entouré de l’aiTection des siens et de l’admiration de l’univers civilisé. Ses funérailles ont donné Heu à une manifestation à laquelle tout Paris s’est associé. LesUlustres étrangers qui étaient en ce moment nos hôtes se sont rangés respectueusement autour de son cercueil, à côté du Président de la République. Les plus humbles et les plus puissans de ce monde lui ont fait cortège. M. le ministre de l’instruction pubUque a trouvé pour luirendre hommage unlangage qui était digne de lui, et digne aussi de l’immense auditoire qui écoutait dans un silence recueilli. Le savant n’est pas tout l’homme, a dit M. Poincaré, et H a fait de l’homme simple, modeste, bon, l’éloge qu’il méritait à l’égal du savant lui-même, quelque grand qu’ait été celui-ci. Nul dans notre siècle n’areculé plus loin que M. Pasteur les limites de la science, et nul aussi ne les a mieux connues et respectées. Il n’a pas eu la prétention de résoudre tous les problèmes qui agitent l’esprit humain parce qu’il en avait résolu quelques-uns, ni de les traiter un if orme ment avec les mêmes méthodes. Et c’est pour cela que, de nos maîtres les plus illustres, il est celui qui s’est le moins égaré. Il a justifié la définition qui voit dans le génie une longue patience. Ses procédés d’expérimentation touchaient à l’infaillibilité, et son œuvre, d’abord si passionnément contestée, a fini par s’imposer avec la clarté de l’évidence à tous ceux qui étaient à même de la juger. Un étranger à l’esprit pratique a calculé par milliards ce qu’avaient déjà rapporté les découvertes de M. Pasteur. Sans doute, ce n’est pas à ce critérium qu’il faut mesurer la valeur scientifique de l’œuvre ; elle permet seulement d’admirer le désintéressement de l’inventeur qui n’a jamais voulu tirer de ses travaux un profit personnel. Mais que dire de tant de vies humaines qu’il a sauvées, de tant de souffrances qu’il a atténuées ou supprimées ? Et nous ne sommes qu’au début ; que de choses encore restent à découvrir dans le champ fertile qu’il a si largement ouvert ! C’est à lui qu’en reviendra la gloire. On est frappé d’étonnement quand on songe à tout ce qu’a fait éclore cette existence toute laborieuse, discrète, retirée, qui ne s’est produite au dehors que par des découvertes et des bienfaits. Mais surtout on est affligé d’une perte qui nous diminue à ce point. Des hommes que nous avons eus et auxquels on a pu appliquer l’épithète de grands, M. Pasteur était le dernier. Lorsque, au dehors, on contestait le génie de la France, nous le nommions et tout le monde s’inclinait : personne ne pouvait lui être comparé. Notre consolation est que sa gloire entre dans notre patrimoine national. Depuis quelques années déjà, il avait terminé sa tâche immense : la maladie qui l’a emporté l’avait condamné au repos. Mais