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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/470

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posées. On laisse, à Londres, à un ministère nouveau le temps de se reconnaître, de préparer ses projets, de combiner son action. On respecte en lui la liberté de sa première heure. Il est vrai qu’en Angleterre un ministère nouveau est toujours un ministère différent de celui auquel il succède, et qu’on s’attend avec lui à une politique nouvelle. Nos voisins, économes de mouvemens inutiles, ne comprendraient pas qu’on renversât un ministère pour lui substituer son propre sosie. Ils attendent de lord Salisbury tout autre chose que de lord Rosebery ; mais aussi savent-ils attendre. Nous, au contraire, nous adressons tout de suite au gouvernement du lendemain les mêmes questions qu’à celui de la veille ; nous en recevons les mêmes réponses stéréotypées, et nous avons la bonhomie de nous en déclarer, au moins pour le moment, satisfaits. On voit combien l’application du gouvernement parlementaire peut comporter de variété.

Le parlement anglais a consacré sa courte session au vote du budget. C’est à peine si le parti nationaliste irlandais s’est livré à quelques exercices oratoires, qui ont plutôt manifesté ses divisions qu’ils n’ont accru ce qui peut lui rester d’autorité. Le chef officiel du parti, M. Justin Mac-Carthy, paraît avoir gardé jusqu’ici sa grande situation en Irlande ; mais, à la Chambre des communes, M. Timothée Healy a joué incontestablement le principal rôle. Il a montré une verve, un esprit d’à-propos, une puissance d’ironie, une habileté de discussion qu’on lui connaissait déjà, mais qui n’avaient pas encore atteint ce degré de développement : l’impression en a été assez vive, sinon très profonde. Le malheur est que le parti irlandais ne paraît pas devoir en profiter beaucoup, puisque le talent dont M. Healy a fait preuve n’a eu d’autre résultat que d’accentuer son opposition avec M. Mac-Carthy. Celui-ci s’efforce de rester fidèle aux traditions de Parnell et de maintenir l’alliance avec les libéraux anglais. Depuis longtemps déjà, et même du vivant de Parnell, M. Healy était d’avis qu’on avait trop sacrifié à cette alliance. Qui est-ce qui a tort, qui est-ce qui a raison dans ce conflit ? Peut-être est-il pour le moment assez inutile de le rechercher. Quoi qu’il en soit, M. Mac-Carthy a dénoncé dans un manifeste aux électeurs l’attitude trop indépendante de M. Healy, et ce dernier ne s’est montré rien moins que disposé à céder. La guerre intestine est donc déchaînée une fois de plus au sein du parti nationaliste, et cela d’ailleurs ne le change guère : il est coutumier du fait. En attendant, le gouvernement profite de ces divisions. Elles ne peuvent que rendre sa liberté d’action encore plus grande. Comment en usera-t-il ? Assurément le home rule, au moins sous la forme que M. Gladstone avait conçue, est relégué pour longtemps dans les oubliettes ; mais il ne serait pas impossible que lord Salisbury, fidèle à la tradition en vertu de laquelle les conservateurs ont accompli plus d’une