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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/456

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qu’il aurait voulu ou celle précisément qu’il voulait. C’est lui qui a donné cette règle pour juger des livres : « Il suffit de savoir par qui ils sont aimés et par qui ils sont haïs. » Des sympathies lui sont venues de côtés d’où lui-même il ne les aurait pas prévues. Ce ne sont pas seulement les saints-simoniens ou cet illuminé de Ballanche qui si ; recommandent de lui : Auguste Comte le tient pour un de ses maîtres. L’auteur du Pape a pour continuateur celui du Cours de philosophie positive. Par contre, de bons chrétiens fermement attachés à leur religion ont refusé de suivre un pareil guide. C’est qu’il a manqué de détachement ; il ne s’est pas assez oublié ; il amis de l’esprit dans des matières qui n’en comportaient pas ; il a voulu faire briller son esprit fût-ce aux dépens de la cause qu’il défendait. Il a voulu allier à la raison des docteurs de l’Église la verve de Voltaire : elles ont fait mauvais ménage. Nous avons beau connaître sa sincérité, respecter sa loyauté, le résultat ne laisse pas que d’être inquiétant. Quand on lit un livre de Joseph de Maistre on songe moins à un traité de Bossuet qu’à une préface de M. Alexandre Dumas. Au surplus, ce qui diminue la portée de l’œuvre du penseur pourrait bien être ce qui par ailleurs a contribué à l’originalité de Joseph de Maistre et qui a fait de lui, au lieu d’un simple Bonald, un grand écrivain. Plus il est irritant et plus il échappe au reproche d’être banal ou médiocre. Un théologien gâté ou, si l’on préfère, égayé par un styliste, tel semble bien avoir été de Maistre. Il est de ces brillans avocats qui compromettent les meilleures causes. Il est de ces orateurs qui contribuent puissamment à nous détourner du parti qu’ils nous recommandent. Il est de ces éloquens apologistes qui rendent la religion méconnaissable. Je n’ai pas dit qu’il n’ait point fait école.


RENE DOUMIC.