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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/38

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VI

Lorsque M. Bocher, après une longue vie de dévouement, crut avoir gagné le droit de prendre sa retraite, je n’ai jamais bien su quelles raisons déterminèrent M. le Comte de Paris à me faire un honneur tout à fait disproportionné avec mon âge, et surtout avec ma situation dans le parti en me choisissant pour être son représentant auprès des comités et de la presse monarchique. Je me suis toujours figure que notre dissentiment à propos de la campagne précédente fut sinon l’unique, du moins la principale cause de ce choix. Il reconnut que, si je me croyais dans le vrai, il n’était pas absolument facile de me faire changer d’avis. Assez obstiné lui-même, il faisait cas de l’obstination chez les autres. Et puis, il s’était dit, avec raison, que mon affection pour lui ne nie permettrait pas de répudier une tache assez difficile et ingrate. Je conserve, comme un titre de noblesse, une lettre, du 23 février 1891, dans laquelle, pour me résoudre à accepter ce qu’il appelait une belle et grande mission, il faisait appel « à mon dévouement à la France, à ma foi politique, à mon amitié personnelle. » Il m’invitait à venir à Villamanrique en conférer avec lui, et il ajoutait : « Votre visite sera un bon souvenir de plus parmi ceux qui me rattachent à cette résidence, mon seul home depuis l’exil. J’aime mieux vous recevoir ici que dans l’un des garnis que j’occupe en Angleterre avec la même tristesse indifférente, qu’ils s’appellent Folkestone, Sheen ou Stowe. »

Durant les quelques jours que je passai à Villamanrique, nous tombâmes rapidement d’accord sur le plan que je lui soumis. Rallier par un langage clair et vigoureux nos amis, un peu désorientés par la dernière campagne ; remettre en pleine lumière l’idée monarchique, que les préoccupations électorales avaient trop rejetée dans l’ombre ; restaurer la façade de l’édifice, qui pendant la bagarre avait reçu certaines injures ; la repeindre en blanc, mais planter au sommet le drapeau tricolore : c’est là ce que, d’accord avec lui, je me suis proposé pendant trois ans. Si j’y ai plus ou moins bien réussi, la chose ne vaut pas la peine de s’y arrêter. Je tiens à dire cependant quel concours, pour ma besogne quotidienne j’ai trouvé chez lui, concours non pas seulement, moral mais en quelque sorte matériel.

M. le Comte de Paris savait à merveille sa France politique. Il n’y avait pas un département, pas un arrondissement, presque pas un canton sur lequel il n’eût, dans sa mémoire, les renseignemens les plus précis. De même l’histoire personnelle de chacun, ses origines, ses préférences, ses succès ou ses mésaventures, lui