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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/341

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De son côté, le champion de la science, le docteur Jopp, a procédé à une enquête. Il est prêt à confondre Dethic et sa fille, et Judah pourrait séparer son sort de celui de Washti : il ne le fera point. Puis quand Jopp, sur la prière de son vieil ami lord Asgarby, a consenti à épargner Washti, Judah pourrait encore garder le silence et accepter, avec sa femme, les bienfaits dont on persiste à l’accabler. Mais non, il faut qu’il parle, qu’il s’accuse. L’aveu sort avec la violence explosive des forces longtemps comprimées, avec une étrange ivresse d’humiliation et de repentir, impétueux, vibrant, presque triomphal comme une fanfare. A travers l’affreuse, mais passagère épreuve, les deux coupables aperçoivent les divins horizons du paradis retrouvé.

Écoutez-moi ! écoutez-moi tous ! J’ai menti, j’ai menti ! Reprenez mon faux serment, et que la vérité revienne sur mes lèvres ! Que mon cœur retrouve la paix et mes paupières le sommeil ! Vous me connaissez tous maintenant pour ce que je suis : que tous ceux qui m’ont honoré et suivi me connaissent comme vous ! qu’on ne cache rien ! que la vérité soit proclamée à sonde trompette par toute la ville ! (A lord Asgarby : ) Reprenez vos bienfaits : nous n’accepterons rien de votre main, rien, rien ! (Il se tourne vers Washti : ) C’est fait ! (Il lui prend la main : ) Maintenant notre chemin s’ouvre droit devant nous et nous pouvons y marcher sans crainte toute notre vie.

C’est l’orgueil de la pénitence, et ce sentiment n’a jamais trouvé un plus lier accent. Déjà, dans Saints and Sinners, le vieux Fletcher, en apprenant la honte de sa fille, s’écriait : « Comment pourrai-je relever la tête, à présent ? » Relever la tête, voilà le premier besoin de l’Anglais ! Et, lorsque Letty Fletcher avait, à force d’héroïsme et de dévouement, effacé sa faute, elle ne disait point : « J’ai expié », mais : « J’ai vaincu ! » Par de tels mois, je connais que la psychologie artificielle du théâtre va céder la place à une psychologie vraie. Jusqu’ici presque tout ce qui s’est écrit en Angleterre semblait avoir pour but non pas de nous montrer, mais de nous cacher l’âme anglaise. Une nouvelle génération d’écrivains a paru qui la peindra telle qu’elle est et fera sa confession avec la farouche sincérité de Judah.

The Crusaders (2 novembre 1891) est une pièce d’un genre tout différent. Ce n’est pas le développement d’un caractère aux prises avec une situation : c’est la peinture satirique d’une coterie, d’un groupe, d’un mouvement social. Ces sortes de pièces n’ont qu’un premier acte, une exposition, qui est un brillant défilé de caractères. L’action des Crusaders n’est qu’un imbroglio rattaché un peu artificiellement à la donnée satirique et morale : il roule sur une fenêtre ouverte et une porte fermée dont le jeu contraire et simultané risque de mettre en péril la réputation d’une jeune veuve. Par malheur, nous ne prenons pas le plus faible intérêt à