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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/33

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des vagues. C’étaient quelques zouaves du général de Charette qui s’étaient réunis là : et ces derniers cris qui saluaient, à son départ de France, le petit-fils de Louis-Philippe étaient poussés par les débris de cette troupe héroïque qui, à Patay, a su combattre et mourir à la fois sous le drapeau tricolore et sous le drapeau blanc.

Quelques heures après nous arrivions à Douvres. Un dîner d’une vingtaine de couverts rassemblait tous les compagnons du voyage, et se ressentit encore de l’animation de la journée. Je n’y pris point part, et, relire dans un coin, je tombai un instant dans l’abattement. J’avais devant les yeux la claire vision des réalités de l’exil. « Voilà donc, me disais-je, à quoi aboutit ce départ solennel, poétique même, à un dîner dans une salle à manger d’hôtel ! » Mme la Comtesse de Paris s’aperçut que je me tenais à l’écart, et me devina, je crois : « Vous êtes triste, me dit-elle avec bonté. — Oui, Madame, répondis-je. Je suis triste de vous voir à l’auberge. » Nous nous comprîmes, car l’exil c’est bien l’auberge, l’auberge toujours, l’auberge partout. J’ajoute que M. le Comte de Paris a toujours voulu qu’il fût ainsi. Pas plus au bout de cinq ou six ans que le premier jour, pas plus à Stowe qu’à Sheen, il n’a voulu donner à aucune de ses résidences l’aspect d’une installation véritable, comme avaient pu le paraître Frohsdorff ou Claremont. Des objets qui lui tenaient le plus à cœur, il n’a jamais fait venir aucun, et, sauf le drapeau de la Victoria, qui l’a toujours suivi partout, qui a été étendu sur son cercueil, et qui est aujourd’hui à Randan, il n’avait rien emporté de France.


V

Loin de distendre mes relations avec M. le Comte de Paris, l’exil les resserra. Je me faisais une obligation d’aller le voir en Angleterre plus souvent qu’à Eu. Au début je m’étais amusé à compter mes traversées. Je m’arrêtai à la dix-septième, au bout de six mois. J’étais bien récompensé de ces légères fatigues par la cordialité de son accueil, et par l’habitude qu’il prit de causer de plus en plus à cœur ouvert avec moi. Mon service me faisait également passer des temps assez longs avec lui. Nous avions d’interminables conversations, tantôt sur les bateaux à vapeur qui nous menaient, par d’assez grosses mers, de Portsmouth à Lisbonne, tantôt dans les wagons du sleeping car où nous roulions lentement à travers la montueuse Espagne, tantôt dans les moors d’Ecosse, tantôt dans la marisma du Guadalquivir. Ces conversations portaient sur tous les sujets possibles, car M. le