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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/218

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ils allaient, une fois de plus, à l’encontre de la théorie du nombre. Ce vieux Japon eut ses explorateurs, plus curieux de son esthétique que de ses conceptions intellectuelles et morales, plus séduits par la bizarrerie de ses arts, de ses coutumes et de ses traditions, — qui prêtaient à des récits pittoresques et à des effets littéraires, que soucieux de découvrir ce que voilait cet extérieur exotique. Parmi ceux qui ont le mieux su pressentir la vérité et qui ont pénétré le plus avant dans les arcanes du Japon se trouve un écrivain, célèbre aux États-Unis, commençant à l’être en Angleterre, et dont les aperçus ingénieux sont pour attirer et retenir l’attention. Rarement un étranger a su, à ce degré, s’imprégner de l’âme même d’un peuple, s’identifier à lui, adopter ses idées, son mode de vie, sa langue, ses coutumes et ses aspirations, et démêler, sous la complexité et l’infinie variété des formes, les secrets mobiles qui le font agir, les facteurs qui ont préparé et assuré son succès.


I

« Il y a quelque vingt ans, écrit au New- York Herald le directeur d’un journal de l’Ouest, je vis entrer dans mon cabinet un singulier visiteur. Petit, très brun, étrangement timide et embarrassé, il portait d’énormes lunettes, dont les verres très puissans accusaient une intense myopie. Son costume, propre mais râpé et usé jusqu’à la corde, en disait long sur ses démêlés avec dame Fortune. Le nouveau venu me demanda d’un air gauche et d’une voix hésitante si je consentirais à publier un travail qu’il m’apportait, et, ce disant, il lira de sa poche un manuscrit et le déposa sur mon bureau. Je lui répondis qu’en dehors des contributions de mes collaborateurs attitrés je publiais rarement d’autres articles, — l’état de la caisse du journal ne me permettant pas de me montrer libéral. Je lui promis toutefois de lire son article, et, s’il m’agréait, de le publier et de le lui payer, à un taux des plus modestes, que je lui indiquai. Il y souscrivit avec empressement, et se retira gauchement, me laissant l’impression d’un être indescriptible et de fantastique apparence.

« Mon visiteur parti, je dépliai son manuscrit et le lus, par acquit de conscience ; mais dès les premières lignes je fus pris. La forme en était irréprochable, le fond… des plus curieux : une acuité de vision extraordinaire, des aperçus d’une rare originalité, une logique fine et serrée. J’allai jusqu’au bout, séduit, charmé. Le lendemain même l’article paraissait, et, peu après, l’auteur venait toucher ses très modestes émolumens, que je me souviens lui avoir avancés sur mes propres deniers, la caisse du journal étant à sec. L’article fit sensation ;