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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/214

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du plateau de Floing, autant que je puis identifier les lieux. Ce qu’allait être cette journée, nous n’en avions pas la moindre idée. Une fausse alerte, encore ? Une marche en avant ? une contremarche en arrière ? une bataille ? Mystère. Une seule certitude était ancrée dans l’esprit des soldats : Bazaine arrivait derrière nous, il allait nous donner la main. Quand les mitrailleuses qui nous appuyaient crachèrent par-dessus nos têtes, on ne douta pas que ce fût l’entrée en ligne de Bazaine. Nos officiers entretenaient cette conviction encourageante ; on n’en démordit pas jusque vers midi. Cependant Bazaine ne se montrait pas. Ce qui se montrait, c’était, à la lisière des bois, surtout le pourtour de l’horizon, une chaîne aux centaines d’anneaux, faite de canons allemands en batterie. Le cercle mouvant, derrière lequel on apercevait quelques files d’hommes presque invisibles à cette distance, se rapprochait insensiblement, se resserrait ; ses décharges labouraient les champs où nous attendions. Cela faisait beaucoup de bruit et pas grand mal. C’était décidément une bataille. On regardait ce spectacle sans trop d’ennui, de la tranchée, en mangeant les longs pains pour diminuer d’autant le poids du sac, en fumant les cigares achetés la veille à Sedan. Nous vîmes passer sur notre front des cavaliers au galop qui allaient quelque part : la belle charge des chasseurs d’Afrique, comme je l’appris plus tard.

Vers le milieu du jour, on nous mit en mouvement, on nous lança dans un taillis avec l’ordre de tirer devant nous. Sur qui ? je n’en ai jamais rien su. L’adversaire invisible rendit les balles avec usure ; les petites branches des chênes, hachées, pleuvaient sur nos têtes. Le bruit ressemblait à s’y méprendre au bourdonnement d’un essaim d’abeilles dans un bosquet. D’aucuns prétendaient que nous tirions sur des camarades. On fit cesser le tir, on nous reforma dans une clairière. Peu d’instans après, l’infanterie ennemie déboucha du fourré, à quelques pas. Son feu était extrêmement nourri. Nos officiers tombèrent l’un après l’autre. Les sergens nous firent rétrograder sous le couvert d’un grand bois. Là, des projectiles convergens rasaient le sol, dans un frisson de feuilles mortes. Nous nous sentions cernés, traqués dans ce bois comme des lapins. Nous cherchions un abri où déposer nos officiers blessés ; un grand mur blanc s’offrit à notre vue, avec un gendarme écrabouillé par un obus contre le montant d’une porte. Nous entrâmes : c’était la ferme de la Garenne, triste charnier où quelques médecins s’épongeaient le front, juraient pour avoir de l’eau, se hâtaient entre les tas de blessés qui les imploraient.

Les Prussiens y entraient en même temps que nous, de tous côtés. Ils firent le tri de ce qui était valide, ou à peu près : ils