Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/207

Cette page n’a pas encore été corrigée


changé. La nature ne change jamais, elle. Sachant pourquoi elle tue, elle le fait sans remords. N’étant pas sujette à nos gaîtés, à nos tumultes, à nos emportemens, elle demeure sereine dans son œuvre de destruction et de réparation. Rien ne date pour elle, hormis les phénomènes réguliers des saisons. Comme en ces jours où deux grandes nations s’entre-tuaient et où le résultat de leur duel déplaçait l’équilibre du monde, les mêmes cyclamens fleurissent sur la montagne, les mêmes marguerites dans les prairies, les mêmes feuilles tremblent aux mêmes brises. Ces vérités sont banales ; mais on n’en sent toute la force accablante que dans le paysage tranquille, identique, où une circonstance particulière a fixé pour chacun de nous le souvenir des grands bouleversemens humains.

Il ne semble pas d’ailleurs que les hommes aient beaucoup changé. Quelques variations des modes, quelques améliorations matérielles ducs à l’avancement des sciences ; une génération en a remplacé une autre, voilà tout. Comme alors, la même foule court à son divertissement, recherche les mêmes plaisirs, s’étourdit du même bruit. Et, comme il y a un quart de siècle, je vais lire le résumé de la vie nationale, de la vie universelle, que le télégraphe apporte dans ce même cadre de bois noir, sur le mur de ce même Casino. Mais sous les nouvelles du jour présent, je vois dans ce cadre des mots ineffaçables ; tel un palimpseste où les anciens caractères surgiraient obstinément sous l’écriture plus récente. Ils y demeurent gravés pour mes yeux, ces trois mots fatidiques tracés sur la muraille par une main d’épouvante, coup sur coup, devant la foule effarée qui les commentait : Wissembourg, Frœschwiller, Spickeren. Wissembourg, un malheur, le commencement de la stupeur ; Frœschwiller, Spickeren, les désastres, et déjà l’écroulement complet des espérances. Les journaux apportaient les détails complémentaires : nos armées battaient en retraite. Ainsi, c’était vrai, l’envahisseur marchait sur la terre française, victorieux, en force, gagnant du pays d’heure en heure ! Dans le lourd silence du rassemblement qui attendait les informations, on croyait entendre ce bruit odieux : le pas de l’ennemi approchant.

Ce fut un brusque changement de l’âme dans ce public si gai, si frivole, encore tout occupé de ses plaisirs trois jours auparavant. La foudre tombant au milieu d’une joyeuse partie de campagne ne l’eût pas surpris et secoué davantage. Le monde et la vie prenaient une autre signification. La colère, l’angoisse, la crainte montaient dans les cœurs, avec le sentiment qu’il fallait faire quelque chose. Pour la première fois, on se rendait compte de la sévère réalité : la guerre, cet événement jusque-là lointain,