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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/202

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I

C’est très loin. La bruine du temps efface. Cependant, derrière les images plus nettes que l’existence accumula sur les plans plus proches, la sombre vision flotte et domine au fond de toutes les perspectives ; comme ces formidables constructions de nuées qui retiennent le regard dans les lointains d’un ciel d’orage, par-delà les accidens réels et familiers des paysages environnans. C’est un bruit ancien qui persiste sous les bruits récens, comme le grondement de l’Océan demeure dans l’oreille, après la traversée, par-dessous les voix de la terre retrouvée. Je ne sais s’il est des mémoires heureuses, — ou malheureuses ! — assez fidèles pour garder toute la suite et tout le détail des spectacles qui ont fortement, péniblement saisi l’âme au seuil de la vie. Il semble que la mémoire fasse un effort pour se décharger des poids qui l’ont trop oppressée. La mienne n’a retenu de ce temps que de larges masses confuses, avec quelques petits points très précis : des instantanés, d’une signification médiocre, le plus souvent ; pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ?

D’abord, ce qu’on pourrait appeler la période d’allégresse ; le Paris en délire de juillet 1870, sillonné de troupes, assourdi par les clairons, les tambours, les fanfares, qui promenaient sur la ville le vent grisant de la Marseillaise déchaînée. Dans le hurlement ininterrompu de la foule : « A Berlin ! » les régimens remontaient les boulevards entre deux haies de consommateurs attablés aux terrasses des cafés ; on arrachait du rang les soldats, les zouaves surtout, pour leur offrir des rafraîchissemens, des fleurs. L’imagination rapide de notre peuple se donnait d’avance les sensations du retour triomphal. Les cris redoublaient, le cortège enthousiaste grossissait sur le boulevard de Strasbourg, enveloppant les colonnes jusqu’aux larges baies de la gare de l’Est où elles s’engouffraient. Je la revois toujours, cette gare de l’Est, avec sa figure symbolique d’alors : bouche de pierre ouverte là-bas, au fond de la voie montante qu’elle barre, buvant sans trêve ce flot d’hommes armés, qui coulait vers elle, disparaissait dans ses profondeurs, absorbé, pompé par les machines à vapeur dans le gouffre invisible.

L’ivresse atteignait son paroxysme durant les soirs de ce torride juillet. Il semblait que la Marseillaise se fût envolée, miraculeuse ressuscitée, du bas-relief de l’Arc de Triomphe où Rude l’enchaîna. Elle rugissait partout, avec une plasticité qui se pliait aux talens divers de ses interprètes. A l’Opéra, Faure en faisait un psaume, une prière ; ainsi devaient chanter les Macchabées