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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/193

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Je ne nierai pas non plus que ce genre de livres n’ait encore pour moi quelques charmes ; mais, comme il m’arrive rarement de pouvoir prendre un livre, il faut qu’il soit parfaitement à mon goût. L’auteur que je préfère est celui dans lequel je trouve le monde où je vis, chez qui les choses se passent comme autour de moi, et dont le récit m’attache et m’intéresse autant que ma propre vie domestique, qui n’est pas un paradis, sans doute, mais qui, à tout prendre, est une source de bonheur inexprimable. » Werther eut, paraît-il, beaucoup de peine à cacher « l’émotion » que lui causaient ces paroles. Mais il était Werther. El je suis sûr que vous les avez lues d’un œil tranquille, en souriant plutôt « d’un petit air moqueur », comme la cousine qui les entendit. Le troisième personnage du roman, Albert, est dessiné de main de maître. C’est qu’il n’est point, celui-là, ni ne doit être un « idéal », comme sa femme et son dangereux ami. Il est un simple homme, photographié par un observateur dont la sagacité n’est point dépourvue d’un peu de malveillance rancunière : car enfin, ce bourgeois tranquille, d’esprit plutôt borné, est le possesseur légitime du trésor convoité, qu’il est d’ailleurs bien incapable d’apprécier à son prix. Ce qu’il goûte en la « Lotte dorée », ce n’est pas son « âme », vous en pouvez être sûrs : ce sont ses qualités de bonne ménagère, l’égalité de son humeur, l’enjouement de son caractère. Il est confiant : c’est pour cela que Werther ne le gêne point. Mais, bien que sa longanimité ne soit point un trait banal, il n’est pas supérieur : il est « l’homme le meilleur qui soit sous le ciel », mais atteint de petites manies qui le marquent d’un léger ridicule ; dans les conversations « sublimes » auxquelles il prend part, il représente l’homme raisonnable et médiocre, qui dit toujours « pourtant » ; il ose, en présence de Werther, gronder son adorable femme quand elle a négligé les commissions du ménage ; il ne sait pas l’aimer comme elle mérite d’être aimée. Bref, il est une page de prose égarée dans un poème, — que d’ailleurs il ne dépare pas, qu’il rattache à la réalité. Pour le lecteur, il représente la moyenne humaine, en laquelle les plus nobles qualités s’aplatissent. Mais on comprend qu’il ait déplu au bon Kestner, étonné de reconnaître, en cette image peu flattée, son propre portrait, sa générosité, ses manières d’être, sa conception paisible et régulière de la vie. Il se plaignit ; Gœthe s’excusa ; et il pardonna : dans la réalité comme dans le roman, toute sa grandeur est d’avoir assez compris le romantisme dont il était entouré, pour lui pardonner toujours.