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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/191

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démodée de son langage, derrière les manifestations souvent fastidieuses de sa passion, un sentiment de vérité profonde, qui nous émeut encore aujourd’hui comme il émut son siècle entier. Tel n’est point le cas de Werther : nous connaissons trop bien ses origines, pour croire encore en lui. Nous savons que, si son auteur le tira de lui-même, ce fut comme il en avait tiré Gœtz de Berlichingen, à travers un travail de volonté qui ne saurait s’accomplir sans que le personnage soit diminué. Le joyeux stagiaire de Wetzlar, le brillant rédacteur des Annonces littéraires de Francfort, le volage amant de Frédérique qui, huit jours après avoir quitté Charlotte, l’oubliait auprès de Maximilienne, peintre du sentiment, de la mélancolie, du désespoir d’aimer, du mal de vivre ! Il y a là une contradiction dont nous ne pouvons admettre les termes ; et, derrière les déclamations des lettres à Wilhelm, nous ne pouvons nous empêcher d’entendre résonner le rire un peu gros du jeune diplomate, ami de Goethe et du pauvre Jérusalem, autour de leur table d’hôte dont ils faisaient une Table-Ronde, ou les propos galans qui s’échangeaient à Ehrenbreitstein entre l’aimable voyageur revenu de Wetzlar et la fille de Mme de La Roche, sous l’œil complaisant d’une mère spirituelle, romanesque, dépourvue de tout préjugé. Alors, ce que nous voyons de lui, ce n’est point le sentiment dont il s’efforce de manifester l’ardeur, la profondeur ou la violence, c’est la comédie de passion qu’il se joue à lui-même ; c’est son affectation d’avoir « un cœur capable d’embrasser tout l’univers dans son amour ; » c’est la « pose » de son attitude, de son geste, de sa rhétorique, — dont il serait absurde de nier que l’éloquence ou l’habileté nous entraîne souvent, mais qui cependant ne nous possède jamais entièrement. Je songe à quelques-uns de ses contemporains et de ses descendans : à Saint-Preux, si follement épris, si oublieux de tout ce qui n’est pas Julie, si bien emporté par sa passion qu’il trouve pour la traduire des accens éternels, bien dégagés, ceux-là, des tyrannies de la mode et du moment ; à Des Grieux, dont la douleur spontanée vous ouvre le cœur dans un irrésistible élan, comme le spectacle direct d’une torture ou d’une agonie ; à la plaie orgueilleuse que René va cacher dans les forêts d’Amérique ; à Manfred, criant son mal innomé à travers les orages, dans les solitudes alpestres ; au sobre et plaintif Obermann, le plus simple de tous, qui n’a point de malheur et déplore seulement d’être le moins heureux des hommes ; à tant d’autres — car la légion est nombreuse — dont il serait oiseux de transcrire les noms moins éclatans. Oui, je songe à tous ces pauvres êtres, sortis du cerveau des poètes pour représenter les angoisses,