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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/188

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d’une brève époque, à l’engouement injustifié des contemporains ? Ou bien, en termes plus imagés, que reste-t-il de Werther, dépouillé de son habit bleu barbeau à boutons d’or, de sa culotte jaune, et de son exemplaire d’Ossian ? C’est la question même que Gœthe discutait avec Eckermann, et qu’à l’aide des argumens que nous avons cités il résolvait dans le sens le plus favorable à sa gloire. Reprenons-la, dégagée des préjugés imposés par la légende de Wetzlar, et relisons Werther comme si le livre n’avait point d’histoire, comme s’il n’avait pas fait pleurer nos aïeules, comme s’il venait de paraître hier.


III

Dans tout roman de caractère, il y a un arrière-fonds de sentimens et d’idées qui appartiennent à l’auteur et dont il se sert pour accentuer les tons de ses figures. Dans Werther, cet arrière-fonds est tout artificiel. Rien de moins spontané que cet enfant de la nature qui n’éprouve aucune émotion qu’à travers des ressouvenirs plus ou moins directs de ses lectures préférées. S’il rencontre de jeunes lavandières, il songe aussitôt aux filles des rois qui remplissaient jadis elles-mêmes cette « fonction innocente et nécessaire. » Il revoit une rivière dont il avait souvent longé le cours : aussitôt il évoque ses contemplations passées, qu’il admire avec complaisance, et il s’écrie : « Mon ami, aussi bornés, aussi heureux étaient les vénérables pères du genre humain ; aussi enfantines, leurs impressions, leur poésie. Quand Ulysse parle de la mer immense et de la terre infinie, cela est vrai, humain, intime, saisissant et mystérieux… » Charlotte est comme lui, bien qu’elle nous soit présentée comme un modèle de grâce naturelle. Voyez -la donc, après un orage, aux côtés de son adorateur :

« Il tonnait dans le lointain : la pluie bienfaisante tombait à petit bruit sur la campagne, et les parfums les plus suaves montaient jusqu’à nous, dans les flots d’une atmosphère attiédie. Charlotte s’accoudait à la fenêtre ; son regard se promenait sur la campagne ; elle le porta vers le ciel, puis vers moi ; je vis ses yeux pleins de larmes ; elle posa sa main sur la mienne et dit : « Klopstock ! » Je me rappelai sur-le-champ l’ode sublime qui était dans sa pensée, et je me plongeai dans le torrent d’émotion dont cette simple parole avait inondé mon cœur. Je ne pus résister, je me penchai sur sa main, et la baisai en versant de délicieuses larmes, et mes yeux s’arrêtèrent de nouveau sur les siens… »

Voilà qui est du plus pur rococo. Mais quelquefois les conversations des deux personnages prennent un ton plus déclamatoire