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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/185

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résolution suprême : dans l’après-midi, il écrivit à Kestner, avec lequel il était lié et dont il enviait la belle placidité, de lui prêter ses pistolets pour un voyage qu’il voulait entreprendre. Il rédigea encore quelques lettres, et, à une heure de la nuit, se tira une balle dans la tête. Il ne mourut pas tout de suite : on le trouva, au matin, respirant encore. Sur sa table, il y avait un exemplaire ouvert d’Emilia Galotti. Il expira vers midi, et fut enseveli la nuit même, sans qu’aucun ecclésiastique accompagnât son convoi.

On reconnaît la mise en scène des dernières pages de Werther. Ces détails furent fournis à Gœthe par Kestner, qui envoya à son ami une relation circonstanciée de l’événement, accompagnée des réflexions judicieuses que peut faire, en pareil cas, un homme absolument incapable de comprendre le suicide. Gœthe en fut vraiment frappé.

« Le malheureux Jérusalem ! écrivit-il à son ami, en son style le plus échevelé… Le malheureux ! Mais les diables, qui sont les hommes nuisibles qui ne jouissent de rien, car ils ont dans leur cœur la balle de la vanité et le goût des idoles, et ils prêchent le culte des idoles, et ils empêchent la bonne nature, et ils épuisent et gâtent ses forces, ceux-là sont coupables de ce malheur et de notre malheur. Que le diable les prenne, mes amis ! Si le maudit prêtre, son père, n’est pas coupable, que Dieu me pardonne de lui souhaiter de se rompre le cou comme Héli. Le pauvre garçon ! quand je revenais de la promenade et que je le rencontrais au clair de lune, je disais qu’il était amoureux. Lotte doit se rappeler qu’elle en a souri. Dieu sait que la solitude a enseveli son cœur, et, depuis sept ans que je le connais, j’ai rarement causé avec lui ; à mon départ, je lui ai pris un livre que je garderai avec son souvenir aussi longtemps que je vivrai. »

Du reste, Gœthe ne se contenta pas du récit de Kestner : il se rendit à Wetzlar en compagnie de Schlosser, visita le théâtre du drame, en causa longuement avec Kestner et Charlotte, et se déclara assailli de pensées sinistres. Je me refuse à croire qu’il ait un seul instant songé à imiter Jérusalem. Mais il avait été très frappé, comme homme et connue écrivain.

On trouve en effet, dans Werther, des traits évidens de son émotion : non seulement dans les détails qu’il emprunta à la réalité, mais plus encore dans un épisode du roman, celui du valet de ferme amoureux de la veuve qu’il sert. Chassé par elle, pour s’être permis quelque familiarité trop vive qu’avait d’ailleurs autorisée un manège de coquetterie, puis remplacé par un plus habile qui se fit agréer, ce malheureux, affolé par le désespoir,