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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/176

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Charlotte, que la critique invoque volontiers pour relever l’anecdote de Wetzlar. M. le docteur Ernest Gnad, dans un intéressant essai que j’ai sous les yeux, en admire le « ton qui vient du cœur », « le style vigoureux et frais » [1], et les accepte pour l’expression spontanée d’une passion réelle, d’un désespoir absolument sincère. M. Hermann Grimm, dans ses célèbres conférences, les discute avec plus de sagacité, les retourne, relève la contradiction qui existe entre l’ardeur de leur langage et le ton détaché des Mémoires, et s’efforce de résoudre cette contradiction par des explications extrêmement ingénieuses, — trop ingénieuses pour être acceptables, — reconstituant en quelque sorte toute une scène inédite du roman authentique. Mais pas plus que M. Gnad il ne met en doute leur sincérité.

Nous reconnaîtrons volontiers, pour notre part, qu’elles sont des modèles de« style passionné ». Qu’on en juge plutôt :

Gœthe à Kestner.

Le 10 septembre 1772.

Il est parti, Kestner, quand vous recevrez cette lettre, il est parti [2]. Donnez à Lottchen le billet ci-inclus. J’étais très résolu, mais votre conversation m’a déchiré. Je ne puis rien vous dire en ce moment qu’adieu. Si j’étais resté un moment de plus auprès de vous, je ne l’aurais pas supporté. Maintenant je suis seul et demain je pars. O ma pauvre tête !

A Lotte.

Inclus dans le précédent.

J’espère bien revenir, mais Dieu sait quand ! Lotte, dans quel état était mon cœur à tes paroles, quand je savais que c’est la dernière fois que je te vois. Pas la dernière, et pourtant je pars demain. Il est parti. Quel esprit vous poussa à ce discours ? Comme j’irais dire tout ce que je sentais, ah ! je fus presque anéanti en baisant votre main pour la dernière fois. La (chambre dans laquelle je ne reviendrai pas, et le cher père qui m’a accompagné pour la dernière fois. Je suis maintenant seul, et peux pleurer, je

  1. Literarische Essays, von Dr. E. Gnad ; Vienne, 1891.
  2. Nous reproduisons autant que possible la langue et la ponctuation, incorrectes dans l’original.