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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/174

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celle qui pousse l’aventure au tragique, n’ayant plus de fondement dans la réalité. Notons tout de suite que l’héroïne du livre ressemble trait pour trait à Charlotte Buff, et qu’Albert rappelle aussi beaucoup le personnage authentique de Kestner, bien qu’il soit beaucoup plus jaloux. Mais il n’y a rien de moins concluant que les faits : une telle anecdote, insignifiante en elle-même, ne -vaut que par l’intensité du sentiment auquel elle a servi de prétexte. Cette intensité existe dans le livre, parce que l’écrivain en a trouvé l’expression. Jusqu’à quel point se développa-t-elle réellement dans l’âme de l’homme ? Voilà la question.

Nous avons, pour en juger, deux documens, d’inégale valeur : les lettres écrites par Gœthe à Kestner et à Charlotte, sous le coup direct de ses émotions, et le récit qui termine le douzième livre des Mémoires.

Ce récit est décevant. L’on y chercherait en vain quelque trait de sentiment fort, de passion profonde. Charlotte nous est présentée comme une wünschenswerthes Frauenzimmer, expression que ne rendrait point la traduction littérale : « une petite femme désirable », mais qui pourtant n’évoque guère d’autre idée, que celle d’une personne agréable sans beaucoup de conséquence. Du reste, pour achever le portrait, Gœthe ajoute aussitôt : « Elle était de celles qui, sans inspirer de passions violentes, sont créées pour plaire généralement. » A l’en croire, elle lui plut surtout par l’harmonie de sa taille élégante, de sa belle santé, de son caractère actif et serein. Les prévenances dont il la combla la flattèrent sans qu’elle en fût plus troublée que son fiancé, étant, « selon sa nature, plus disposée à une bienveillance générale qu’aux inclinations particulières. » Destinée « à un homme digne d’elle, qui se déclarait prêt à s’unir à elle pour la vie, » elle ne songea point qu’à marquer trop de « bienveillance générale » à un jeune homme particulier elle pût compromettre ses engagemens antérieurs ou susciter de coupables espérances dans le cœur du jeune homme. Lui, cependant, devint « oisif et rêveur », « ne put bientôt se passer d’elle », en sorte qu’ils finirent par être « inséparables ». Le fiancé était de la partie, « quand ses affaires le lui permettaient. » « Sans le vouloir, ils s’accoutumèrent tous trois les uns aux autres, et ne surent jamais comment ils en étaient venus à ne pouvoir vivre séparés. » Situation singulière, à coup sûr qui aurait pu devenir douloureuse, mais qui, d’après le récit, demeura pacifique et pleine de douceurs : car « ils vécurent ainsi un été magnifique, véritable idylle allemande, dont un pays fertile faisait la prose et une pure affection la poésie. » La séparation vint à son heure, toute simple et facile : Gœthe reçut la visite de