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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/173

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trouver le détail dans l’excellent ouvrage de M. Mézières, qui, sur ce point, demeure complet, même après les recherches plus récentes. Nous nous contenterons donc de rappeler les faits, en peu de mots.

Au printemps de l’année 1772,1e conseiller Goethe, qui voulait absolument faire de son fils un avocat distingué, l’envoya à Wetzlar, siège du tribunal de l’empire, centre d’une activité juridique considérable, bien que fort lente, et d’un nombre énorme de procès qui traînaient là depuis des siècles. Wolfgang s’y lia avec plusieurs jeunes gens, que les hasards des carrières diplomatiques ou judiciaires avaient conduits dans la vieille petite ville, parmi lesquels se trouvait un secrétaire de la légation du Hanovre, nommé Kestner, de huit ans son aîné. C’était un brave garçon, d’esprit solide, de goûts sérieux, un peu « philistin ». Gœthe l’étonna d’abord, par ses allures brillantes et bizarres (c’est son mot), mais ne tarda pas à lui plaire, et s’introduisit dans une maison que son nouveau camarade fréquentait assidûment : celle du bailli Adam Buff, qui administrait à Wetzlar une fondation dépendant de l’Ordre teutonique. Kestner était fiancé à la seconde des filles du bailli, nommée Charlotte : une jeune fille gaie, active, gracieuse, simple, qui tenait dans la maison la place de la mère morte. Gœthe la trouva charmante, devint l’hôte assidu de la « Maison allemande », sans que Kestner en prît ombrage. Peut-être eût-il pu supplanter, dans le cœur de Charlotte, l’imprévoyant diplomate. Mais il était son ami : il résista à son inclination. L’on peut même supposer qu’il trouva, dans cette lutte entre sa délicatesse et son sentiment, une sorte de plaisir douloureux, dans le goût du temps. La lutte fut-elle bien vive ? Quelle y fut la part de l’imagination et de la « littérature » ? C’est ce qu’il est difficile de mesurer exactement. Toujours est-il que le moment arriva où Gœthe sentit, ou crut sentir, que son cœur se prenait tout de bon. Comme la date fixée pour le mariage des fiancés approchait, il prit un parti très sage : il s’en alla. Il s’en alla bravement, en souffrant plus ou moins, mais non sans faire de très belles phrases : car il demeura en correspondance avec ses amis, qu’il revit un peu plus tard, et conserva avec eux des relations assidues et cordiales, malgré la publication de Werther, qu’on eut quelque peine à lui pardonner.

Tel est l’épisode, pour autant qu’on peut le résumer en si peu de lignes. On y reconnaîtra sans peine la trame générale du roman, ou du moins, de la première partie du roman, la seconde,