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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/14

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malgré nous ; vous n’avez pas pu, lui fut-il dit devant moi dans une soirée donnée en son honneur [1]. Aujourd’hui nous sommes charmés de vous y recevoir. » Gens du Nord et gens du Sud s’accordaient pour rendre justice à l’exactitude et à l’impartialité avec laquelle il avait raconté jusqu’au moindre épisode de cette terrible guerre ; mais, chez ses anciens camarades de l’état-major de Mac Clellan, je trouvai, encore très vif, le souvenir du courage froid (car il ne s excitait jamais) qu’il avait montré. Ce trait, entre autres, me fut raconté. Il avait été porter un ordre, et, pour revenir à son point de départ, il avait à franchir une prairie, découverte que coupait une assez forte haie. Cette prairie était labourée par les balles ennemies. Arrivé devant la haie, son cheval s’arrêta court, refusant de sauter. Au lieu de chercher à l’enlever de pied ferme, en l’éperonnant vigoureusement, pour échapper plus tôt au feu dirigé contre lui, il fit faire volte-face à sa monture, reprit du champ et, l’amenant au petit galop, lui fit franchir la haie, aussi tranquillement et aussi correctement que s’il eût été dans un manège, sans paraître se douter du péril qu’il courait, ni de l’anxiété de ceux qui, la lorgnette à la main, suivaient de loin ses mouvemens. Le souvenir en était demeuré si vivant dans leur esprit que, lorsque nous visitâmes le champ de bataille de Gaine’s Mill, la haie me fut encore montrée.

M. le Comte de Paris était demeuré reconnaissant à cette grande république de l’accueil qu’elle lui avait fait dans son année ; et comme elle ne paraissait pas atteinte alors autant qu’aujourd’hui du mal de la corruption, comme il l’avait vue sortir, par ses seules forces, d’une grande guerre civile et de l’affreux désordre qui s’en était suivi, sans avoir recours à la dictature, il n’avait pas porté dans son esprit contre la forme républicaine une condamnation absolue. Ainsi s’explique cette lettre dont la polémique des partis a singulièrement abusé, lettre intime, écrite pendant les premiers mois de la guerre de 1870 et dans laquelle il disait à un ami n’avoir point de parti pris contre la république. Mais, s’il n’avait point de parti pris, les événemens et les hommes devaient le forcer à en prendre un.

Il avait été très frappé du lamentable spectacle que la France avait offert depuis le 4 septembre, alors que le magnifique mouvement de résistance qui l’avait soulevée tout entière était comme paralysé par ce gouvernement à plusieurs têtes que Lanfrey a qualifié d’un mot aujourd’hui oublié : la dictature de l’incapacité. Il avait vu son frère, le duc de Chartres, obligé de servir sous un nom d’emprunt, son oncle le prince de Joinville, arrêté comme un

  1. Pendant la guerre de sécession, Richmond était le siège de la confédération du Sud, et l’armée du Nord s’était vainement efforcée d’y pénétrer de vive force.