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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/100

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IV

Le Stabat Mater n’est pas plus beau. Pergolèse avait chanté la souffrance humaine avec tant de noblesse, de tendresse et de pureté, qu’il n’eut qu’à chanter ainsi les divines souffrances pour les chanter dignement.

Il n’est pas sans intérêt, en achevant ces trois études sur la musique italienne, de rencontrer un même sujet, que, du XIIIe siècle au XIXe, dans la l’orme et selon l’idéal particulier à chaque époque, cette musique a traité quatre fois. Stabat liturgique, Stabat de Palestrina, Stabat de Pergolèse et de Rossini, le cycle de ces quatre œuvres enferme l’évolution complète et pour ainsi dire la courbe totale du génie italien.

Le Stabat Mater de la liturgie a été attribué à divers auteurs : à saint Grégoire le Grand, à saint Bonaventure, à Innocent III et au bienheureux Jacopone de Todi. D’après l’opinion la plus répandue aujourd’hui et la mieux défendue, il paraît être décidément l’œuvre de Jacopone, de ce franciscain violent et tendre, qui fut un pamphlétaire impitoyable et un poète délicieux [1]. En tout cas on ne connaît pas de copie du Stabat antérieure au XIIIe siècle. Que Jacopone l’ait ou non chanté le premier, ce sujet de la compassion de la Vierge hantait l’imagination du temps. Il revient souvent dans les laudes, ces chants dialogues et représentés même quelquefois par les confréries et les associations religieuses. Voici notamment, telle que la rapporte M. Gebhart [2], une laude pour le temps de la Passion. La Vierge, le Christ, le peuple et le poète lui-même se répondent : « O Pilate, ne tourmente pas mon fils. Je puis te prouver qu’on l’a accusé à tort. — Crucifie-le ! Crucifie-le, l’homme qui se dit notre roi. Selon notre loi il a péché contre le Sénat. — Dame, regarde ! ils ont pris son bras, l’ont étendu sur la croix, ont cloué la main. — Mère, pourquoi es-tu venue ? Tu me portes un coup mortel par tes larmes. — Mon fils, on m’avait appelée. Mon enfant, mon père, mon époux, mon enfant, qui t’a dépouillé ?… Mon fils, tu as rendu l’âme, mon fils blanc et vermeil, tu m’as donc abandonnée, mon fils blanc et blond,

  1. Sur l’attribution du Stabat à Jacopone di Todi, voir :
    B. Hauréau, de l’Institut, Notices et extraits de quelques manuscrits latins, t. VI, p. 188 : analyse du manuscrit 333, année 1893 ;
    Ulysse Chevalier, Poésie liturgique traditionnelle Desclée, Tournai, 1894, p. 277 ; — Poésie liturgique du moyen âqe Lyon, Emmanuel Vitte, 1892.
    Sur la curieuse figure de Fra Jacopone, consulter : A.-P. Ozanam, les Poètes franciscains en Italie au XIIIe siècle ; Paris, Lecoffre ; et M. Emile Gebhart, l’Italie mystique ; Paris, Hachette.
  2. Op. cit.