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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/951

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Vieille Rome,
Force
Hautaine et triste,
Vaine et sans art que pour l’hégémonie
Qui foulas d’un pied lourd le verger d’Ionie
Et fis stérile le vrai sang du Christ, etc.

il se peut bien qu’ils obéissent à une musique intérieure : pour nous qui n’avons pas la clef de leur musique nous ne voyons dans ces séries de mots que des lignes quelconques disposées d’après une typographie fallacieuse. On a maintes fois essayé en France de se passer de la rime, on n’y est jamais arrivé : apparemment parce que la rime est chez nous constitutive du vers. Ce qui est plus nouveau et ne parait guère moins chimérique c’est d’inaugurer un système de versification où les lois soient remplacées par le bon plaisir. Des trois élémens dont se compose le vers on supprime l’un qui est la rime, et on laisse les deux autres, nombre et agencement des syllabes, à la fantaisie personnelle. On voit aisément ce qui reste. A ce compte, il n’est pas de prose qu’on ne puisse à aussi juste titre faire passer pour vers. Et peut-être n’était-ce pas la peine de faire tant d’affaires pour revenir finalement à ce système bâtard de la prose poétique dont on s’est jadis tant moqué. Le vers libre est cela même : prose poétique, prose rythmée, prose musicale, prose précieuse ou de quelque épithète qu’on veuille la décorer, mais toujours de la prose.

Il serait temps aussi d’en finir avec cette fameuse « théorie de l’obscurité » que la nouvelle école a élevée en effet à la hauteur d’un dogme. On nous dit que le poète est en droit d’exiger de la part du lecteur un effort ; mais aussi ne demandons-nous pas qu’on fasse des vers « pour lire en wagon. » On soutient qu’il n’est pas nécessaire pour la poésie d’être comprise, mais uniquement d’être sentie ; il n’en reste pas moins que l’objet de la littérature est d’abord d’exprimer des idées, et quoi qu’on puisse faire pour les confondre, la poésie n’est pas la musique. On cite l’exemple de grandes œuvres qui ont comme des parties d’ombre ; encore faut-il que la partie le plus aisément accessible nous donne envie de pénétrer l’autre. On dit aussi que le vague a sa vertu en soi et que la pensée qui se voile en devient plus attirante, qu’un style n’est limpide que parce qu’il est trop peu chargé de matière, que les idées simples sont les idées courtes ou banales, et que l’obscurité est une condition de la profondeur. Voilà de belles choses. Mais toutes les raisons ne servent de rien pour nous donner du plaisir. Et les argumens les plus subtils ne nous feront pas prendre pour des poèmes tels rébus indéchiffrables dont nous soupçonnons que le mot n’existe pas. C’est une plaisanterie dont au surplus personne n’est dupe. Le symbolisme, par sa définition même, est tenu d’être intelligible, puisque le symbole n’y prend de valeur ou même n’existe à titre de symbole