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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/949

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de bagues, il chausse les pieds de sandales. Il veut éveiller la pensée chez celle qui doit être sa compagne, la femme. Au soleil couchant, sur la même grève, il est étendu mort. Elle se penche sur celui qu’elle a tué, pitoyable et le plaignant de son erreur. Hélas ! pourquoi ne l’a-t-il pas comprise ? pourquoi l’a-t-il appelée vers des destins pour lesquels elle n’était pas faite ? Elle n’était pas faite pour la vie de la conscience et pas née pour avoir une âme. Elle appartient aux choses qui peu à peu la reprennent, à la nature où elle va rentrer, à la mer où tout à l’heure du haut de la proue le veilleur apercevra mêlée à l’écume sa chevelure d’algues. — Ce petit poème nous présente harmonieusement fondus les deux élémens d’une poésie symbolique : d’une part, une fiction suffisamment plastique, valant par elle-même, d’un charme sensuel et mortel ; d’autre part, une signification très claire qui gagne à ne pas être précisée et résumée dans une formule abstraite. Tout au plus regrette-rai-je qu’au lieu de faire vivre les acteurs de son drame, le poète n’ait su que les faire parler et s’épancher en des monologues à la manière des personnages de notre tragédie classique.

De son côté, M. Vielé-Griffin avait tenté dans la Chevauchée d’Yeldis quelque essai analogue. Yeldis est une jeune femme dont le vieux mari eut l’heur de mourir. Elle part au soir vers un but inconnu, entraînant après elle la chevauchée galante et joyeuse de ceux que l’amour force à la suivre. Il y a là Philarque, qui fut un savant subtil ; Luc, bel homme et fat ; Claude, le joueur de viole, et Martial le paladin, et d’autres parmi lesquels est le poète. Ils s’en vont sur la route, qui se déroule et s’allonge sans fin comme dans les rêves. Tant que Philarque et Luc se lassèrent et s’en furent sans adieux. Claude mourut. Alors, beau de sa jeunesse, fort de son amour, Martial prit dans ses bras la jeune femme, et, sur son cheval lancé au galop, il emporta Yeldis souriante… Le défaut serait ici que le symbole est presque trop transparent, le récit trop grêle, décelant une certaine gaucherie et pauvreté d’imagination.

Nous ne pouvons entrer dans les mille détails et dans les infiniment petits de la technique. Encore devons-nous indiquer comment l’application de la même conception générale aboutit à d’importans changemens dans la forme. Si la poésie est chose de rêve, elle ne doit pas l’être seulement pour le poète, il faut qu’elle le soit aussi pour le lecteur. L’alexandrin tel que l’ont forgé les parnassiens a une sorte d’éclat dur dans un contour précis et arrêté. En dépit de l’appauvrissement ou même de la suppression totale de la rime, on désespère de le rendre assez ductile et fluide pour qu’il ne risque pas de donner à la pensée une précision factice. Aussi ne le conserve-t-on que pour mémoire et, pour ainsi dire, comme moyen de repère. En fait on le remplace par des séries ou des « laisses » de vers à peine assonances, de coupe irrégulière, de rythme capricieux, où s’exprime