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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/947

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aussitôt. Une brusque déchirure s’est faite. La sensibilité des hommes se mesure à ce sens qu’ils ont du mystère. Tandis que les esprits enfoncés dans la matière nient tout ce qui n’est pas elle, quelques-uns par miracle échappent à son oppression. Les autres hommes ne voient dans la forêt que de l’ombre et n’en goûtent que la fraîcheur : le poète y aperçoit un fantôme qui le cherche et il converse avec la Dame de la forêt. Les hommes disent que les sirènes n’existent pas, qu’il n’y a pas de faune accroupi dans les blés, et que les hêtres tombent sans que la hache qui les frappe rougisse du sang de la dryade. Le poète aperçoit dans les choses des visages qui le regardent ; il discerne des pleurs dans la pluie, des voix dans la nuit ; il entend le silence où quelqu’un est vivant. C’est pourquoi les hommes le traitent de fou, le clouent au mât du navire et le crucifient aux arbres du chemin. « Certes, dit quelque part M. Taine, il y a une âme dans chaque chose, il y en a une dans l’univers ; quel que soit l’être, brut ou pensant, défini ou vague, par de la sa forme sensible luit une essence secrète et je ne sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes sans jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et l’aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne ». A l’âme humaine répond l’âme des choses, une âme dont les formes extérieures ne sont que les manifestations et que les symboles.

De là une façon particulière d’envisager les choses, non plus en elles-mêmes mais dans leur signification emblématique et par rapport aux idées qu’elles sont chargées d’éveiller en nous. Au procédé de la description se substitue celui de l’allusion. Le malheur est que, pour saisir ces correspondances, il faudrait que nous fussions très près de la nature, et que nous en sommes très loin. Tout le travail de la civilisation contribue à nous en écarter. Notre pensée est circonscrite dans la barrière des idées qui délimitent et ferment son horizon. Devenue incapable de symbolisme, elle l’a remplacé par un procédé qui n’en est pas seulement différent, mais qui est le procédé inverse ou contraire : c’est l’allégorie. Le symbolisme consiste à découvrir sous l’enveloppe matérielle le contenu idéal. L’allégorie part d’une idée abstraite qu’elle revêt ensuite laborieusement d’une forme concrète. La faculté de créer des symboles n’appartient qu’à l’imagination toute neuve, voisine des choses, presque mêlée avec elles et qui n’a pas encore distingué sa vie de leur vie. Les enfans n’aperçoivent le monde que sous l’aspect du merveilleux ; peut-être à qui saurait les entendre les chansons qu’ils inventent porteraient-elles comme un témoignage balbutié de l’universel mystère. Les peuples au temps de leurs origines ont ce don de l’imagination plastique : alors prennent naissance les religions et les mythologies. C’est ce même don de plus en plus atténué qui est la source des fables et des contes. Certaines époques d’ignorance et de misère sont particulièrement fertiles en légendes : la légende fleurit sur la terre