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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/946

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aussi bien celui de toute littérature réaliste, est la « soumission à l’objet ». Le poète s’efface, comme dans l’œuvre impersonnelle et objective de Leconte de Lisle. Il laisse la parole aux choses. C’est en vertu du même principe et alors même qu’il semble s’en écarter le plus, que M. Sully Prudhomme décrit les réalités de la vie intérieure, et M. Coppée les réalités de la vie moderne. Mais si les choses ne sont que des apparences, il ne saurait plus être question de s’y soumettre. Le monde n’est qu’une création de notre esprit ; et notre esprit reste donc libre à tout moment de le recréer à sa guise et de le façonner au gré de sa fantaisie. Pour lui ni le temps n’existe, ni l’espace ; et il ne se soucie ni de géographie ni d’histoire. Tous les élémens du monde sensible lui appartiennent et il les recompose en vue de la fin qu’il veut signifier. Sa tristesse, s’il lui plaît, va prendre forme et vie et marcher devant lui. Elle sera une femme aux yeux de songe, reflétant des songes très anciens, à la voix qui semble venir du lointain des âges. Elle sera vêtue d’une robe dont les tons s’accordent à la pâleur de son teint et dont les plis retombent suivant un rythme. Elle tiendra à la main la tige allongée d’une fleur au large calice. Il y aura des mauves dans le jardin ; et le soleil se couchera derrière les arbres et les tourelles dont le profil agrandi se mire au lac voisin, ainsi qu’on le voit dans les toiles des peintres anglais. — Et tout cela se déduit logiquement du principe une fois posé. Dans une poésie de rêve le point de vue général se substitue au point de vue particulier, et le sentiment du réel disparaît pour faire place à l’artificiel.

De ce que l’homme est enfermé en lui-même il ne s’ensuit pas qu’il n’existe aucune communication entre lui et ce qu’on appelle la Nature. Bien au contraire, entre le monde intérieur et le monde extérieur il y a une correspondance intime et secrète. Seulement elle ne nous est pas perceptible par les moyens ordinaires de la connaissance. Les sens s’arrêtent à l’enveloppe matérielle, incapables de pénétrer jusqu’à ce qui est derrière elle et qu’elle leur cache. La raison ne perçoit rien hors ce qui se moule dans ses cadres et se plie à son ordre logique. Mais nous devinons bien que tout l’être ne saurait tenir dans ces cadres trop étroits : un instinct nous avertit que la somme indigente de notre connaissance est débordée de tous côtés par l’inconnaissable. Nous sommes entourés par le mystère. Il est comme l’atmosphère où baigne notre sensibilité. Nous en avons parfois la révélation subite et partielle, et il nous semble que nous en avons effleuré quelque point devenu tout à coup tangible. Comment s’expliqueraient sans cela ces pressentimens dont l’angoisse étreint les plus aguerris, ces terreurs soudaines ou ces joies sans cause, cette tristesse dont nous emplit le crépuscule comme si la nuit se faisait en nous, cette légèreté de l’âme dans la fraîcheur matinale, ces rapides passages où nous communions avec toute la nature ? Un coin s’est soulevé du voile qui retombe