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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/939

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Les deux oratorios choisis pour ces fêtes étaient, comme je l’ai dit, Débora et Hercule. Ils ne comptent point parmi les plus célèbres ; mais il me semble à présent que ce sont les plus admirables de tous, tant j’ai eu, à les entendre, de surprise et de joie. Le premier, Débora, écrit en 1733, n’a pas encore la puissance dramatique des œuvres qui l’ont suivi ; il n’est même, à proprement parler, qu’une suite de chœurs. Mais jamais je n’ai entendu des chœurs d’une expression aussi forte, animés à ce point d’un souffle héroïque : tous les sentimens d’un peuple religieux et guerrier s’y traduisent tour à tour avec une précision pour ainsi dire littérale, et revêtus d’un magnifique appareil d’harmonie et de timbre. Le second acte, notamment, avec ses trois grands chœurs de structure si diverse, un chant de colère, un chant de volupté, et un chant de foi, m’a paru comparable aux morceaux les plus parfaits d’Israël en Égypte et de Judas Macchabée.

Mais que dirai-je d’Hercule, que l’on nous a joué aux séances suivantes ? Je ne connais rien dans l’œuvre de Hændel qui produise, avec des moyens aussi simples, un aussi grand effet d’émotion tragique. C’est un drame, les Trachiniennes de Sophocle imitées presque scène pour scène, un drame plein de passion et de vie, comme les drames de Gluck, mais où la passion et la vie s’offrent à nous sous une forme essentiellement poétique, dans un merveilleux ensemble de mélodies et de contrepoints. Seul Beethoven, dans sa Messe solennelle, a retrouvé le secret de cette expression à la fois si profonde et si riche ; mais il y a dépensé ce qui lui restait de forces, tandis qu’on dirait qu’à Haendel toute expression venait sans le moindre effort, et que d’un seul regard il entrait jusqu’au fond des âmes. Hercule, Déjanire, Uyllus, Iole, à peine se montrent-ils que nous les connaissons à jamais, et autour d’eux c’est le chœur qui rythme l’action, tantôt nous préparant aux catastrophes prochaines, tantôt nous apitoyant sur la misère de vivre, et tantôt encore glorifiant l’amour en des chants qui serpentent et s’enlacent doucement, et nous laissent comme un souvenir de tendres caresses.

Telles sont les chères et profondes jouissances que viennent de nous offrir, au nom du vieil Hændel, deux musiciens allemands, dans le même temps où les musiciens anglais se décidaient enfin à ne plus prendre au sérieux le génie de ce maître des maîtres. Et je sens bien qu’il me faudrait maintenant, suivant l’usage, esquisser un parallèle entre Hændel et Bach : car l’ombre de Bach s’est projetée si large sur notre horizon musical qu’elle a complètement recouvert celle de l’auteur d’Hercule ; et quiconque parle de ce dernier avec un peu d’amour est pour ainsi dire tenu de s’en excuser aussitôt devant son rival plus heureux. C’est à quoi, cependant, je ne pourrai me résoudre, non seulement parce que je ne me reconnais pas l’autorité qui conviendrait pour une comparaison de ce genre, mais surtout parce que, dans