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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/883

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l’inspirer. On attend de lui non qu’il ressente toutes les passions, mais qu’il les comprenne et qu’il les imite. Quelle culture et combien de dons suppose cette imitation ! L’acteur devra être tour à tour peintre, sculpteur, porte, musicien, psychologue, moraliste, historien, et s’il est tout cela, ce ne sera pas encore assez.

Va-t-on au théâtre pour y trouver l’image de la vie ou, au contraire, pour y oublier la vie ? Irving se place à mi-chemin de la théorie exclusivement réaliste et du point de vue ultra-idéaliste. Ce qu’on voit au théâtre, c’est encore la vie, mais avec un intérêt plus intense, des passions plus concentrées, un pouls qui bal plus vile, avec toutes les virtualités de l’homme et de la femme portées à leur comble, et surtout avec les principes régulateurs du bien et du mal qui donnent aux événemens un sens final et font du spectacle une leçon. « Laissez aller l’ouvrier au théâtre, ce sera le meilleur moyen de l’empêcher d’aller au cabaret. » Le théâtre est vraiment une école ; il apprend à vivre aux nouveaux venus ; et quant aux fatigués et aux mélancoliques, il les réconcilie avec l’existence en dégageant l’idéal de poétique justice qui plane au-dessus d’elle.

Voilà, en substance, ce qu’a exposé, à plusieurs reprises, le grand acteur, je ne dirai pas pour la défense de sa profession, — « le théâtre, a-t-il dit fièrement, n’a pas besoin d’être défendu, » — mais pour la glorification de son métier. Tout récemment, dans sa conférence du 1er février 1895, il démontrait que l’art de l’acteur est vraiment l’un des beaux-arts. Prenant pour point de départ une définition de Taine, il discutait avec notre grand penseur comme avec l’un de ses pairs, dans un style aussi brillant que serré et précis. Irving est trop épris de la beauté de la forme pour ne pas sentir le prix que donne à la pensée son expression littéraire. S’il n’est pas né écrivain, il l’est devenu ; sa phrase a une pureté, une noblesse, une haute et sereine simplicité qui continue sur le lecteur le prestige subi par le spectateur. Les premières conférences étaient pleines de détails charmans, de mots lumineux, d’observations frappantes ; dans la dernière, il s’est élevé jusqu’à la philosophie de son art, et on y sent l’ambition infatigable d’une intelligence qui n’est jamais lasse de monter. Elle a atteint aujourd’hui le plus haut degré de sa course. Aussi l’ordonnance royale qui a fait de lui « sir Henry Irving », au mois de mai dernier, ne pouvait-elle venir plus à propos. Lorsque cette faveur est accordée à un fonctionnaire blanchi sous le harnais ou à un major général qui ne peut plus monter à cheval, le monde ne se retourne guère pour voir qui en est gratifié : cette distinction banale n’éblouit que la couturière de madame ; elle n’émeut que les fournisseurs de la famille. Dans le cas d’Irving,