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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/881

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discuté et critiqué, il n’a pas été également admirable dans tous, mais dans tous il a mis sa science et son inspiration ; il les a marqués de son empreinte. Il a soupiré et chanté l’amour avec Roméo ; il l’a raillé et insulté avec Benedict. Il a rugi avec Othello, tremblé avec Macbeth, dévoilé, dans Wolsey, les subtiles profondeurs d’une âme de prêtre homme d’État, déliré sur la bruyère désolée, au milieu du vent de la nuit et des éclairs, avec le pauvre roi Lear. Il a été secondé dans cette tâche par miss Ellen Terry, une artiste du talent le plus élevé et le plus délicat, dont le charme résiste aux années. Autour d’eux s’est formée une génération de jeunes artistes qui, aujourd’hui, vivifient d’autres scènes. Irving n’a pas été seulement l’interprète de Shakspeare, il on a été le metteur en scène et l’éditeur, il lui a donné au Lyceum le cadre que le grand poète eût souhaité s’il avait vécu de notre temps et s’il avait lu Ruskin. Il nous apprend lui-même ce que doit être la mise en scène des chefs-d’œuvre en quelques lignes, que je considère comme définitives, car elles résument, dans leur brièveté, trente ans de réflexions et d’essais : « La mise en scène ne doit donner au spectateur aucune impression particulière, elle doit concourir à l’impression de la pièce. Elle enveloppe les acteurs d’une atmosphère respirable, les place dans le milieu qui convient, sous le rayon de lumière qui doit les éclairer. Son rôle est négatif. Qu’elle ne crée point de disparates, et c’est assez. Veut-elle faire davantage ? elle a tort et devient nuisible. » Toutes les fois que je suis allé au Lyceum, j’ai trouvé ce programme strictement observé. La restauration du texte de Shakspeare est encore plus importante. On le félicitait de nous avoir débarrassés, dans Richard III, de la version de Colley Cibber ; il a continué la même opération avec les autres drames, et nous lui devons aujourd’hui une acting edition des chefs-d’œuvre shakspeariens, un Shakspeare jouable qui est encore le vrai Shakspeare. Je crois résumer fidèlement les principes qui ont présidé à ce travail en disant qu’Irving a dû se poser les règles suivantes : « Des omissions, souvent ; des transpositions, quelquefois ; des interpolations, jamais. »

Je suis loin de prétendre qu’Irving soit un acteur sans défauts ; que, lui aussi, il ne se soit pas trompé quelquefois ; que la richesse de sa nature artistique aille jusqu’à l’universalité. Evidemment il est meilleur dans Richard III que dans Macbeth, et dans Benedict que dans Roméo. La première fois qu’on le voit, sa mimique semble exagérée, ses mouvemens désordonnés et convulsifs. Un critique compare sa marche, dans Hamlet, à celle d’un homme qui traverse, en se hâtant, un champ labouré ; un autre critique signale ce geste étrange qui, périodiquement, soulève ses deux