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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/879

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de 20 livres, est enlevée si brillamment qu’elle oblige presque à une flatteuse comparaison avec la scène de don Juan et de M. Dimanche. Mais combien le reste est loin de tenir les promesses de ce début ! Ce n’est plus qu’un tumulte de mots, une confusion de jeux de scènes, entrecoupés, çà et là, de niaises préciosités qui tiennent lieu de sentimens. Pourtant la vogue de la pièce fut inépuisable, et tel était le goût du temps que, pour le gros public, deux, et même trois autres acteurs attiraient plus exclusivement l’attention qu’Irving. A la deux cent quatre-vingt-onzième représentation de Two Roses, il récita le rêve d’Eugène Aram, et ce fut une révélation. Ici, en effet, l’art de l’acteur s’élargit immensément. Ce qu’il exprime n’est rien à côté de ce qu’il suggère. Avec tout le domaine de la vie, c’est encore l’à-côté et l’au-delà, la région de l’invisible et de l’inconnu.

Non seulement Irving pouvait enfermer dans les mots plus de sens qu’ils n’en comportent, mais il pouvait penser le contraire de ses paroles, et le public entendait sa pensée à travers les paroles qui la niaient. A ce moment critique, décisif, de sa carrière, un heureux hasard lui mit dans les mains la pièce qu’il lui fallait, celle qui lui permettrait de montrer ce merveilleux, cet effrayant dualisme de la pensée et de la parole, de l’homme intérieur et de l’homme extérieur. Cette pièce, c’était The Bells, une traduction presque littérale du Juif polonais, d’Erckmann-Chatrian. Irving acheta le manuscrit, l’offrit à son directeur Bateman qui l’essaya comme une chance suprême. Il joua donc Mathis et, en une soirée, d’acteur de mérite passa acteur de génie. Clément Scott courut à son journal et rédigea un article tellement enthousiaste que, le lendemain matin, le directeur du Daily Telegraph le plaisanta doucement à ce sujet et demanda « quel était cet Irving ? » L’article de John Oxenford, dans le Times, analysait avec une pénétration remarquable le pouvoir suggestif de l’artiste et le prodigieux dédoublement dont j’ai parlé. Mathis lui apparaissait, dans ce cadre d’idylle où tout lui réussit et lui sourit, portant en lui un monde de terreurs, où tout est torture et châtimens. Les épouvantes du second et du troisième acte n’auraient pas été intelligibles et eussent manqué leur effet si le premier acte ne les avait fait pressentir par des regards, des sursauts, des silences, par l’indéfinissable je ne sais quoi qui enveloppait le coupable, sous le gai soleil du matin, d’un froid de mort et qui donnait le frisson. L’artiste devait, dans le cours de sa splendide carrière, déployer bien d’autres facultés, parcourir souverainement tous les domaines de son art ; mais il est bien vrai que c’est par la suggestion psychologique, par la peur physique et métaphysique qu’il a gagné sa première grande bataille théâtrale.