Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/878

Cette page n’a pas encore été corrigée


acteur qui faisait partie de la troupe de Sadler’s Wells, David Hoskyns, lui donna des leçons et, en partant pour l’Australie, lui laissa une lettre de recommandation avec le nom du destinataire en blanc. Phelps eût consenti à l’engager : le jeune homme ne s’en jugea pas digne et voulut commencer par le noviciat provincial. Sans doute il pressentait déjà ce qu’il a nettement exprimé plus tard : « La manière d’apprendre à faire une chose, c’est de la faire. » Un des mots les plus anglais qui aient jamais été dits en Angleterre.

Donc, le 26 septembre 1856, l’affiche du Lyceum de Manchester, porte le nom d’Henry Irving, qui doit jouer le duc d’Orléans dans le Richelieu de lord Lytton. De là il passe à Edimbourg, et, en trois ans, joue quatre cent vingt-huit rôles. Le 24 septembre 1859, il débute à Londres au Princess, dans une adaptation du Roman d’un jeune homme pauvre. Il avait un rôle de six lignes. Que faire ? Répéter ces six lignes tous les soirs jusqu’à l’hébétement ? Il préféra rompre son engagement. Mais avant de retourner en province, il donna deux lectures à Crosby-hall qui procurèrent au Daily Telegraph et au Standard l’occasion de lui prédire une belle carrière. Encore sept années d’études et de succès grandissans sur les scènes de Glasgow, de Manchester et de Liverpool. Un rôle créé en province dans un drame de Dion Boucicault ayant achevé de le placer en évidence, il mit enfin solidement le pied sur la scène du Saint-James, d’où il passa au Queen’s puis au Vaudeville, et enfin au Lyceum.

Il est, sans doute, plus d’un Parisien qui se rappelle les affiches dont l’acteur Sothern couvrit tous nos murs au moment de l’Exposition de 1867, cette obsédante vision de lord Dundreary, avec sa longue redingote, son chapeau incliné et son carreau fiché dans le coin de l’œil. Au second, peut-être au troisième rang de cette troupe qui nous rendait visite, se dissimulait encore Henry Irving.

C’est qu’il y a très souvent deux phases distinctes dans le succès. La première est celle pendant laquelle on fait la conquête des gens du métier. Or les gens du métier gardent parfois le secret avec une singulière unanimité sur les talens qu’ils ont découverts, et ainsi se trouve retardée la seconde période, celle du succès large et définitif auprès du grand public. Irving n’en était qu’à cette première phase lorsqu’il joua Digby Grant dans Two Roses, de James Albery. Digby Grant est un gentleman besogneux, qui a l’air de distribuer des grâces lorsqu’il reçoit des aumônes : un singulier mélange d’orgueil, de bassesse, de rouerie menteuse et d’insolence effrontée. La scène qui ouvre la pièce et où il amène une logeuse qui lui réclame son loyer à lui offrir un prêt