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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/851

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tout à coup, sur l’ordre très imprévu qui, au mois de septembre 1582, était signifié à Rubens d’avoir à quitter Cologne pour revenir au plus vite à Siegen. Qu’avait-il fait pour s’attirer cette nouvelle disgrâce ? Quelles dénonciations ou quels torts personnels l’avaient une fois de plus rendu suspect ? On l’ignore, mais ce coup laissa les deux époux atterrés ; la mesure était comble. Après plusieurs réclamations de son mari restées sans réponse, Maria, avec un sentiment de révolte bien naturel chez cette âme loyale, proteste contre la brutalité d’une mesure aussi odieuse qu’inattendue. Dans une lettre écrite au comte de Nassau le 10 octobre 1582, en regard de la patience et de la réserve dont ils ont tous deux donné tant de preuves, elle oppose toutes les tracasseries qu’ils ont subies, tous les retards, toutes les difficultés apportées au paiement des intérêts stipulés, alors que ces modiques sommes leur étaient si nécessaires. Puis, sentant bien qu’au fond il s’agit encore de leur soutirer quelque argent, elle aborde, non sans quelque habileté, ce point délicat.

Si l’on est décidé à passer outre, elle réclamera la caution qu’elle a versée. On ne peut garder son mari prisonnier et conserver en même temps l’argent destiné à lui servir de rançon. Il n’est plus besoin de caution si on le retient, et ce sont là, d’ailleurs, les conditions expresses des engagemens consentis. Ce n’est qu’à regret qu’elle parle ainsi, et elle prie instamment Sa Seigneurie de ne pas lui en vouloir à ce propos ; mais elle ne saurait perdre tout à la fois, par sa négligence, son mari, son honneur et ses biens. Elle supplie le comte de peser équitablement ses raisons et d’en user envers eux avec sa bonté ordinaire. Maintenant que le temps a pansé toutes les blessures et qu’une expiation légitime a dû amener l’oubli, il convient de les épargner. Qu’on relève donc son mari de l’obligation de revenir ; pour l’honneur même et l’intérêt des enfans princiers, il ne serait certainement pas convenable de rouvrir la bouche aux gens. « Aujourd’hui, ajoute-t-elle en terminant, il n’est plus tolérable qu’après tant de misères et de mortelles angoisses, sur le déclin de nos jours, alors que nos enfans ont grandi et que nous commençons à respirer un peu, on nous accable de nouveau sans que nous ayons failli ou donné le moindre prétexte de mécontentement. »

Le ton si net et si ferme de cette lettre, la valeur des argumens qu’elle contient, les cris de lassitude et de douleur qui çà et là y éclatent ne laissèrent pas de produire quelque effet sur l’esprit des Nassau. Dès le milieu d’octobre, grâce à l’entremise du comte Jean, un sursis était accordé à Rubens, et on l’informait qu’on lui ferait connaître en temps utile la décision prise à son égard. Celui-ci, sentant que sa femme avait frappé juste,